Olivier Père

Dernier Domicile connu de José Giovanni

Lino Ventura dans Dernier domicile connu

Lino Ventura dans Dernier domicile connu

ARTE diffuse demain soir à 20h45 Dernier Domicile connu (1970) de José Giovanni, grande réussite du polar français avec Lino Ventura et Marlène Jobert. Marceau Léonetti (Lino Ventura), inspecteur de police loué pour son zèle et décoré de la Légion d’honneur est rétrogradé pour avoir arrêté un chauffard bénéficiant de la protection d’un puissant avocat du barreau. Alors qu’il croupit dans un petit commissariat de quartier, relégué aux taches subalternes, son supérieur lui demande un jour de retrouver la trace d’un témoin capital dans une affaire de meurtre dont le procès doit se tenir dans quelques jours, et qui se cache par peur pour sa sécurité. Assisté d’une jeune femme flic aussi novice que déterminée (Marlène Jobert), Marceau va passer la capitale au peigne fin, avec très peu d’indices et encore moins de temps pour pouvoir réussir sa mission et mener une course contre la montre avec un tueur à leurs trousses, déterminé lui aussi à retrouver le témoin pour l’abattre. Dernier Domicile connu insiste sur le caractère méticuleux, fastidieux et absolument pas spectaculaire d’une enquête menée par duo mal assorti de petits policiers qui ne disposent même pas d’une voiture de fonction, obligés de marcher ou d’emprunter les transports en commun pour se déplacer à travers Paris. Lino Ventura excelle en flic bourru et intègre, victime d’une injustice mais voué corps et âme à son métier. Au-delà de son intrigue policière, qui exalte l’idéalisme et le professionnalisme de ses héros seuls contre tous pour mieux critiquer le fonctionnement bureaucratique de la police, Dernier Domicile connu a gagné aujourd’hui une valeur documentaire et dresse un tableau pessimiste de Paris et sa banlieue à l’orée des années 70, enregistrant les métamorphoses du paysage urbain, l’apparition des grands ensembles dans lesquels des travailleurs blafards mènent des existences de zombies. Avec sa ville filmée au ras du bitume, et ses personnages solitaires, brisés ou promis à une mort prochaine, sa critique d’un quotidien assommant et sans horizon possible il se dégage une profonde tristesse du troisième long métrage de José Giovanni, ancien membre de la pègre collaborationniste, condamné à mort en 1948 pour complicité de meurtres, puis gracié, sa peine ayant été commuée en vingt ans de travaux forcés – il passera onze ans sous les verrous. A sa sortie de prison, Giovanni deviendra un écrivain (trois romans publiés dans la « série noire »), un scénariste et un réalisateur à succès, spécialisé dans les histoires viriles, le milieu du gangstérisme et son code d’honneur, consacrant également des films à des questions sociales, à la prison et à la peine de mort. La vision du monde qui transpire de Dernier Domicile connu, entre naïveté, dégout et colère, correspond à la personnalité d’écorché vif de son auteur. La réussite du film de Giovanni doit beaucoup à la musique de François de Roubaix, sans nul doute une des plus célèbres du génial compositeur français, avec son thème principal obsédant qui accompagne la quête désespérée de ses héros ordinaires.

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Un commentaire

  1. Jean-Pascal Mattei dit :

    Dans les années 70, avant d’écrire pour les enfants et de devenir la mère d’Eva Green, Marlène Jobert éclaira de sa grâce mutine, sensuelle et tendre des drames ou des comédies qui la révélaient souvent bien plus forte que ses partenaires/amants/tourmenteurs masculins. Ni divinité ni fille d’à côté, encore moins femme-enfant, elle se situa quelque part dans le sillage de Romy Schneider et Annie Girardot, icônes tragiques qui savaient rire, aussi, sorte d’Alice égarée au pays des horreurs (pas seulement chez Clément) – une actrice à redécouvrir, à l’instar de Fanny Cottençon, sa petite sœur des années 80, remarquable dans « Paradis pour tous » ou « À coups de crosse » (que Brisseau doit apprécier). Le cinéma français doit beaucoup à ses actrices, étoiles vives (Danielle Darrieux, Simone Signoret, Catherine Deneuve, parmi d’autres), comètes précieuses (Simone Simon, Fanny Bastien, Christine Pascal) ou révélations sidérantes (Martine Carol par Ophüls, Anny Romand par… Christine Pascal, Monica Bellucci par Noé). Les cinéastes et les cinéphiles, collectionneurs et voyeurs – à ce titre, les œuvres de Wyler et Powell se lisent en doubles autobiographies –, avant tout amoureux des images (et des masques), ne disposent que d’elles pour apprivoiser un mystère féminin illusoire et hors d’atteinte : chercher la femme au royaume des morts (au cinéma, donc), tels Orphée, Scottie Ferguson ou le narrateur de « La Jetée », ne revient qu’à la perdre, en se perdant soi-même… Si certains visages hollywoodiens effraient désormais, leur souvenir intact constitue le bel album d’une éducation sentimentale, d’un goût de la beauté(s), au-delà du narcissisme et des liaisons dangereuses avec les réalisateurs (et trop peu de réalisatrices) qui les magnifièrent.

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