Olivier Père

Cannes 2014 Jour 9 : Massacre à la tronçonneuse de Tobe Hooper (Quinzaine des Réalisateurs)

A ceux qui l’avaient oublié cette séance spéciale vient rappeler que c’est à la Quinzaine des Réalisateurs qu’éclata la réputation internationale du film de Tobe Hooper et on peut facilement imaginer le vent de folie qu’il sema sur la Croisette il y a 39 ans. C’est donc sur les lieux du crime originel que revient cette année le réalisateur texan, pas dans la même salle mais dans la même section, avec la projection de Massacre à la tronçonneuse (The Texas Chain Saw Massacre, 1974) dans une nouvelle restauration en 4K, distribuée par Carlotta toujours dans les bons coups.

Massacre à la tronçonneuse fut en effet projeté à la Quinzaine des Réalisateurs en 1975, huit mois après sa distribution aux Etats-Unis. 1975 fut une année faste pour la manifestation indépendante cannoise puisqu’y furent également présentés Le Droit du plus fort de Rainer Werner Fassbinder, Le Voyage des comédiens de Theo Angelopoulos, Jeanne Dielman, 23 Quai du Commerce – 1080 Bruxelles de Chantal Akerman, Milestones de Robert Kramer et John Douglas et Allonsanfan de Paolo et Vittorio Taviani en film d’ouverture, en présence du secrétaire d’état à la culture de l’époque, Michel Guy. Ce politicien proche des arts et des artistes restera dans l’histoire comme le responsable de la suppression de la censure cinématographique en France, en instaurant une taxe de 33 % pour les films violents ou pornographiques. Suppression toute relative puisque Massacre à la tronçonneuse sera totalement interdit par la commission de classement des films en France après une petite semaine d’exploitation en salle en 1974. On reproche au film son extrême violence, alors que les meurtres sont filmés hors-champs mais la bande son et la mise en scène de Tobe Hooper instaurent une atmosphère si impressionnante que de l’avis général on n’a encore jamais vu ça. Cette interdiction perdurera sous cinq ministres de la culture successifs et ce n’est qu’en mai 1982 que l’interdiction d’une sortie en salles fut levée, permettant au film d’être distribué dans sa version intégrale huit ans après sa réalisation avec une interdiction aux moins de 18 ans, accompagnée d’un avertissement. Auparavant Massacre à la tronçonneuse avait été le premier titre édité en VHS en 1979, en version intégrale, dans la mythique collection « Les films que vous ne verrez jamais à la télévision » (aux côtés de Zombie, Maniac, etc.) de René Chateau.

Massacre à la tronçonneuse

Massacre à la tronçonneuse

Il faudrait enquêter sérieusement sur les raisons qui poussèrent l’équipe de la Quinzaine de l’époque, alors dirigée par son délégué général historique et cofondateur Pierre-Henri Deleau, à sélectionner un film d’horreur fauché faisant reculer les limites du supportable, entre deux chefs-d’œuvre de Fassbinder et d’Akerman. Goût de la provocation sans doute – et la critique bienpensante ne manqua pas de se déchaîner contre le film de Hooper, hurlant au fascisme et à la pornographie – mais aussi énorme flair cinéphilique, guère surprenant de la part des mêmes personnes qui avaient invités quelques années auparavant des petits films indépendants comme THX 1138 de George Lucas ou Mean Streets de Martin Scorsese. Sorti de nulle part (il né à Austin en 1943), Tobe Hooper est en effet un illustre inconnu lorsqu’il tourne son premier film officiel avec une équipe semi-professionnelle et des capitaux de provenance douteuse. Massacre à la tronçonneuse est devenu un classique instantané du cinéma d’horreur des années 70, et continue de traumatiser chaque nouvelle génération de cinéphiles. Même si l’histoire d’un groupe de jeunes vacanciers idiots qui tombent dans le piège d’une famille de ploucs psychopathes a été filmée un millier de fois avant et après Massacre à la tronçonneuse, jamais aucun cinéaste n’est parvenu à montrer l’Amérique profonde, transformée en décharge humaine par la crise économique, sous un jour aussi terrifiant. Tobe Hooper s’inspire de plusieurs histoires vraies et notamment du même fait-divers macabre qui donna naissance à Psychose de Robert Bloch et d’Alfred Hitchcock, soit le cas gratiné de Ed Gein, péquenot assassin cannibale empailleur et nécrophile. La description hyperréaliste et quasi documentaire de charniers et d’abattoirs débouche sur une atmosphère surréaliste de folie, d’hystérie et de cauchemar, où Tobe Hooper se permet toutes les folies, osant des cadavres exquis et des calembours visuels du plus mauvais goût. Comme La Nuit des masques (Halloween) de John Carpenter, autre titre séminal du fantastique contemporain, Massacre à la tronçonneuse s’intéresse à la figure (ou plutôt son absence angoissante, cachée sous un masque de peau humaine) du tueur en série, cernant la terreur moderne de la répétition et du vide par l’assimilation de formes anciennes de superstition (le croque-mitaine.) Un film à la postérité immense, couvert de suites, plagiats et remakes rarement à la hauteur de l’original, devenu aussi un objet d’études universitaires, mais qui n’a rien perdu de son efficacité et de sa violence malsaine.

Massacre à la tronçonneuse

Massacre à la tronçonneuse

Tobe Hooper © Paul Blind

Tobe Hooper © Paul Blind

Catégories : Actualités

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *