Olivier Père

La piel que habito de Pedro Almodóvar

ARTE diffuse ce soir à 20h50 La piel que habito de Pedro Almodóvar présenté au Festival de Cannes en sélection officielle en 2010.

Le docteur Robert Ledgard (Antonio Banderas, des airs de Cary Grant andalou), éminent chirurgien esthétique, se consacre corps et âme à la création d’une nouvelle peau, grâce à laquelle il aurait pu sauver son épouse, qui s’est suicidé sous les yeux de leur fille après un accident de voiture qui l’avait laissée gravement brûlée. Son invention va lui permettre d’assouvir une terrible vengeance, de la manière la plus démente et inattendue qui soit.

la très belle Elena Anaya dans La piel que habito

la très belle Elena Anaya dans La piel que habito

Ce film – très librement adapté du roman français « Mygale » de Thierry Jonquet –  qui dérouta la critique et les inconditionnels des films d’Almodóvar se révèle pourtant – à nos yeux – le meilleur et le plus passionnant titre du réalisateur espagnol, qui réussit à nous surprendre avec un thriller qui ne cache pas ses références cinématographiques tout en continuant d’explorer des thématiques chères à l’auteur de Parle avec elle, à savoir la confusion des genres, les troubles de l’identité, la transgression carabinée et l’indifférenciation sexuelle. La prise de risque est maximale, mais fort heureusement la maîtrise du cinéaste l’est aussi. Il y a d’abord un récit aux circonvolutions aussi fascinantes qu’imprévisibles. Les retours en arrière et les différentes histoires imbriquées les unes dans les autres, puis le retour au présent forment une savante construction narrative dont chaque épisode est la pièce d’un puzzle, à l’image d’un cobaye humain reconstruit, mosaïque de morceaux de peau synthétique. Il y a aussi dans La piel que habito un recours aux ressorts du mélodrame familial, récurrents dans les films d’Almodóvar, enrichis ici des ingrédients du cinéma d’horreur et d’épouvante. Le savant fou obsédé par les recherches sur les greffes de peau, dont la femme et la fille sont mortes dans d’atroces circonstances, évoque bien sûr le chef-d’œuvre de Georges Franju Les Yeux sans visage, mais aussi ses nombreux succédanés comme L’Horrible Docteur Orlof de Jess Franco, trublion provocateur qui dynamita le cinéma espagnol vingt ans avant Almodóvar. Mais on retrouve également dans La piel que habito, modernisés, les mythes de Frankenstein et du Golem. Almodóvar, qui truffe ses décors de caméras de surveillance et décrit l’obsession d’un homme pour deux femmes mortes ose de nombreuses et subtiles références à Fritz Lang, Luis Buñuel et Alfred Hitchcock, sans jamais être écrasés par ses modèles car la perversité de son histoire, ses ramifications sexuelles et artistiques n’appartiennent qu’à lui. Osons l’écrire, Almodóvar réussit avec ce vénéneux et conceptuel La piel que habito ce que Lynch et De Palma ne savent ou ne veulent plus faire. Pas étonnant que De Palma ait emprunté à Almodóvar son directeur de la photographie José Luis Alcaine pour son dernier thriller européen Passion. Les images de La piel que habito sont superbes, avec des textures, des couleurs et un travail de composition picturale qui emportent le spectateur dans un grand huit d’émotions et de sensations fortes, un vertige et un effroi que l’on n’avait pas ressentis depuis longtemps au cinéma. Loués soient les cinéastes qui bousculent avec autant de talent et d’audace leurs propres habitudes mais aussi celles de leurs admirateurs.

 

 

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