Olivier Père

L’Apollonide – souvenirs de la maison close de Bertrand Bonello

Dans le cadre de sa programmation spéciale autour du Festival de Cannes ARTE diffuse ce soir à 20h50 L’Apollonide – souvenirs de la maison close de Bertrand Bonello, coproduction ARTE France Cinéma découverte en sélection officielle en 2011. Des derniers jours du XIXème à l’aube du XXème siècle, dans une maison close à Paris, la vie quotidienne des prostituées et de la directrice de l’établissement, criblée de dettes et dissimulant à ses employées la fermeture imminente de la maison. Une prostituée a le visage marqué par un client dément d’une cicatrice qui lui dessine un sourire tragique. Elle sera désormais connue sous le nom de « La femme qui rit. » Une autre mourra de la syphilis. La plupart des filles rêvent de mariage, d’argent, de liberté. « L’Apollonide » est une cage dorée dans laquelle elles se fanent doucement. Le monde extérieur et ses tragédies, ses nouveautés et ses changements n’entrent que par l’intermédiaire des habitués de « L’Apollonide » qui viennent rejoindre leurs filles favorites tous les soirs, se confient à elles… Grand film féministe et mélancolique L’Apollonide parle de l’impossibilité des hommes de rencontrer et de connaître vraiment les femmes, au-delà du contact physique. « Les hommes ont des secrets mais pas de mystère » écrit un client à sa fille préférée. On pourrait dire le contraire des femmes, offertes et ouvertes à tous les regards (le client qui cherche obsessionnellement à regarder l’intérieur de leur sexe) mais gardiennes d’un mystère. C’est aussi un film sur l’inexorable écroulement d’un monde. L’image, la mise en scène et la musique – du rock à l’opéra – inventent une sorte d’envoûtement janséniste, où l’émotion et le baroquisme effleurent avec subtilité. Difficile de dire quelle est l’actrice la plus merveilleuse, elles le sont toutes. Le film offre un ensemble féminin, un portrait de groupe dont se dégagent pourtant différentes personnalités, toutes saisies dans leur unicité et magnifiquement incarnées. Les clients sont tout aussi bien choisis, souvent parmi des auteurs du cinéma français avec des apparitions magnifiques du grand Jacques Nolot ou le non moins excellent Louis-Do de Lencquesaing. Un film superbe de raffinement et d’intelligence. Des qualités que l’on retrouve dans le nouveau film de Bertrand Bonello, Saint Laurent, lui aussi présenté en compétition à Cannes, lors de la 67ème édition du festival qui débute aujourd’hui.

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4 commentaires

  1. ballantrae dit :

    Grand film effectivement habité par le souvenir de Fleurs de Shanghai de Hou Siao Sien.
    Il me tarde de découvrir le Saint Laurent selon Bonelho.
    En parlant de « maison close » et de qualités esthétiques là aussi fulgurantes, je suis surpris que vous n’ayez parlé nulle part de l’étrange couleur des larmes de ton corps du duo Cattet/Forzani.Connaissant la précision, la pertinence et l’originalité de vos goûts ( notamment pour les genres), j’aimerais avoir votre avis sur cet objet à nul autre pareil.

    • olivierpere dit :

      Nous parlerons bientôt de « Saint Laurent » au moment de sa présentation à Cannes, samedi, le film est magnifique. Je vais vous décevoir mais je ne suis pas très client de cet objet étrange et unique certes, mais surtout irritant. J’aime le giallo mais pas quand il pose en installation audiovisuelle. Et la forme courte conviendrait sans doute davantage à ce type de projet.

  2. Jean-Pascal Mattei dit :

    Filmer l’ennui peut vite le provoquer, hélas, même au croisement de « Salò » (univers fermé pour rituels historiques, voire scatologiques, via une narratrice ou le personnage de Julie, au surnom explicite de « caca ») et « Suspiria » (gynécée théâtral dont une seule ‘fille’ s’extraie, sous la pluie de Fribourg ou dans le Paris contemporain de la prostitution mondialisée), pour un bal des actrices inexplorées par leurs clients-cinéastes (Beauvois et Nolot) métaphorisant le désir au/de cinéma, avec des emprunts à Hugo (sourire atroce), Hoffmann (automate féminin), Franju (femmes masquées), à l’orientalisme (opium et kimono) et à l’impressionnisme (déjeuner sur l’herbe au bord de l’eau), tandis que B. Bonello himself déshabille « la Juive » durant l’orgie avec les « freaks » et prête sa voix au préfet ; dans la famille « Tu n’es pas là pour faire des confitures » (dixit la maquerelle à l’agnelle), les plus pervers se souviendront de « Belle de jour », climax fantasmatique inégalé, les plus sentimentaux (les mêmes ?) de la récente série « The Client List », avec la bien nommée Jennifer Love Hewitt, à la fois maman et putain – on se console avec les propos circulaires de B. Bonello (du projet de film d’horreur au sieur Argento) et son chaleureux article sur « Chromosome 3 » dans le dernier numéro des « Cahiers du cinéma », où il figure en bonne compagnie, parmi Cronenberg (sur « Ne vous retournez pas »), Kitano (aussi lapidaire qu’un haïku) et vous-même, pour un bel hommage autobiographique au « Phantom of the Paradise », grand film (pour cela aussi) sur d’autres masques et une similaire double clôture létale, celle de la salle de concert de Swan, au nom antinomique, et celle du ‘circuit fermé’ de la vidéo (faustienne et de surveillance), bientôt élargi aux dimensions du monde et s’y substituant (« Redacted »)…

  3. Truffaut24 dit :

    Pour nous présenter, nous sommes une option cinéma facultative sise à Ribérac en Dordogne et avons eu l’idée d’écrire sur le cinéma avec régularité via le riche blog d’Olivier Père à partir surtout de la non moins riche programmation cinéma d’Arte qui constitue une sorte de cinémathèque accessible chez soi.

    Les élèves de seconde, première et terminale feront des textes courts ou longs, détaillés ou plus émotifs…un seul mot d’ordre, liberté d’écriture et amour du cinéma!

    Bonnes séances sur Arte et meilleurs voeux 2016, Jean Jacques Manzanera , Denis Ferrand , professeurs de l’option cinéma du lycée A Daniel et Guillaume Martial en service civique sur le lycée.

    Caroline, élève de première littéraire, écrit :

    « Ce film représente bien les conditions de vie des prostituées dans les maisons closes. Malgré le fait qu’il soit qu’il soit une rude, on s’attache rapidement aux personnages mais ce qu’il y a de plus dérangeant pour moi c’est leur forte complicité et leur manque d’intimité. On peut remarquer aussi que le cinéaste aime jouer sur les gros plans, toutes les filles y passaient sans doute pour montrer chaque caractère et chaque sentiment qui se dégage d’elles. Chacune d’entre elles rêve d’argent, de mariage, de liberté mais on remarque que tout ceci n’est que fantasme. Le fait aussi qu’elles ont le droit de sortir uniquement lorsqu’un client les invite à déjeuner ou quand c’est la patronne qui décide de faire une sortie montre bien qu’elles sont en quelque sorte enfermées. Ce film soulève aussi les risques de la « profession ». Une des filles sort du lot, prénommée « La juive » car le film commence et se termine avec elle. Elle raconte son cauchemar à client, celui qu’elle voit dans son rêve ». Il va l’écouter et lui couper les coins de sa bouche. Après cela elle va être renommée « Le monstre ». On peut voir aussi que le cinéaste compare ces filles à des automates car à force de faire la même chose, elles ne ressentent plus rien. Certains plans sont aussi surprenants comme le magnifique split screen où l’on voit quatre prostituées en plein « travail » avec leurs clients. Ce film dénonce bien les conditions de vie de ces filles de joie et c’est pour cela que je l’ai vraiment apprécié. »

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