Le clap incessant des machines à écrire, les supplications des uns et les cris de colère des autres… Bienvenue dans l’imbroglio administratif du Welfare, cette institution américaine d'aide aux plus démunis, sorte de sécurité sociale qui regroupe tous les types d'assistance : logement, chômage, divorce, santé et soins psychiatriques, abandon d'enfant, vieillesse, etc. À New York, dans un centre du sud de Manhattan à Greenwich Village, les employés et les demandeurs font face à la complexité du système.
Théâtre de l’absurde
Se déployant sur près de trois heures, Welfare est l’un des premiers films de Frederick Wiseman à immerger le spectateur au cœur d’une institution sur une durée-fleuve. Tourné pendant quatre semaines en 1973, le film raconte sans filtre ni commentaire le quotidien d’un bureau d'aide sociale, théâtre de l’absurde où les plus précaires se débattent dans un enchevêtrement effrayant de textes et de règles. "Ils m’ont fait tourner en rond, personne ne savait rien", récriminent-ils tour à tour. Âge, sexe et origines confondus, ces anonymes désœuvrés, qui y viennent pourtant en quête de solutions pour des questions vitales – notamment de l’argent pour pouvoir nourrir un parent malade ou un bébé –, errent de bureau en bureau face à de (rares) conseillers de bonne volonté, mais dépassés par un système administratif ubuesque. Gros plans sur les visages éprouvés, maîtrise du montage qui organise savamment le retour des différents "personnages" à l’écran… Une œuvre bouleversante qui parvient à mettre en lumière l’individualité de chacun dans un espace clos, où la mécanique contribue pourtant à l'alinéation.