Olivier Père

Tokyo Sonata de Kiyoshi Kurosawa

Voici un blu-ray qui se faisait attendre depuis longtemps et qui tombe à point nommé avant la sortie en salles mercredi 8 mars du Secret de la chambre noire.

Kiyoshi Kurosawa doit d’abord sa notoriété hors du Japon au succès de son angoissant thriller Cure (1999), suivi par une reconnaissance internationale grâce à la sélection de ses films dans les plus grands festivals, jusqu’à une forme de consécration en 2008 avec Tokyo Sonata, l’un de ses longs métrages les plus accomplis, primé au Festival de Cannes où il était présenté dans la section Un Certain Regard.

Tokyo Sonata de Kyoshi Kurosawa

Tokyo Sonata de Kiyoshi Kurosawa

Tokyo Sonata n’appartient pas au genre fantastique, à la différence de la plupart des films de Kurosawa. Cependant, le cinéaste y déploie son style habituel et traite ce drame familial avec la distance clinique et la froide élégance qui caractérisent son œuvre. Kurosawa ausculte dans Tokyo Sonata la lente déréliction d’une famille de la petite bourgeoisie de la capitale à partir du moment où le père est licencié sans préavis. Humilié, ce cadre dissimule sa condition à sa femme et ses enfants et fait semblant de se rendre tous les matins au bureau, alors qu’il cherche désespérément un nouvel emploi. Pendant ce temps, les deux fils prennent leurs distances avec leur foyer, étouffant de confort et de monotonie, mus par un désir conscient ou non de s’émanciper d’une figure paternelle déficiente, austère et terne. L’aîné décide de s’engager dans l’armée américaine pour combattre en Irak, à la stupéfaction générale, tandis que le plus jeune se prend de passion pour la musique, suit des cours de piano en cachette de ses parents et se révèle extrêmement doué. Tokyo Sonata est de toute évidence le film le plus politique de Kurosawa. Le cinéaste a souvent dressé un tableau glaçant de la solitude et de l’aliénation dans la métropole tokyoïte. Dans Tokyo Sonata, Kurosawa montre à la fois la faillite de la cellule familiale et celle du miracle économique du Japon, enlisé dans la déflation après l’éclatement de la bulle boursière et immobilière.

Situé dans un contexte réaliste, et s’inscrivant dans le cadre d’un drame psychologique, Tokyo Sonata n’en demeure pas moins un film de fantômes, un pur film de terreur. Kurosawa capte la disparition, sociale ou physique, d’individus qui ne trouvent plus leur place dans la société japonaise. Le personnage du père, effacé du jour au lendemain de la hiérarchie d’une grande compagnie, va rejoindre la communauté invisible des chômeurs. Ces derniers vivent repliés dans des espaces publics au cœur de la ville, toujours vêtus de leurs costumes de « salary men », tels des zombies absorbés par l’indifférence de la foule besogneuse. Kurosawa insuffle à ces séquences, dont il est impossible de douter de la véracité sociologique, une dimension spectrale, visionnaire. Cette cruauté sociale ressurgit lorsque le père obtient un emploi d’agent d’entretien dans un centre commercial, victime silencieuse et de la crise économique perdu dans l’un de ces temples moderne de la consommation. Le sens du cadre et de la mise en scène de Kurosawa est magistral. Le cinéaste parvient à créer une tension permanente, digne des meilleurs thrillers, entre les destinées imprévisibles des différents membres de la famille, progressivement déconnectés les uns des autres, et le déroulement implacable du récit. Le film ne cède pas à la facilité d’un constat sans espoir et esquisse une résolution apaisée et bouleversante, où l’art apparaît comme une évasion, mais aussi un moyen de communion et de résistance contre la violence du monde.

 

Combo blu-ray / DVD édité par ARP Sélection

Catégories : Actualités

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