Olivier Père

Vivre sa vie de Jean-Luc Godard

ARTE diffuse Vivre sa vie (1962) lundi 2 mai à 22h40, juste après un autre chef-d’œuvre de Jean-Luc Godard, Pierrot le fou.

Vivre sa vie sera également disponible en télévision de rattrapage sur ARTE+7.

Quatrième long métrage de Godard, Vivre sa vie se présente en apparence comme un film sur la prostitution, sujet qui reviendra souvent dans le travail du cinéaste, obsédé par le commerce des corps, la relation entre le sexe et l’argent, dans l’industrie du cinéma aussi bien que dans la société capitaliste. Pour la préparation de Vivre sa vie Godard s’appuie sur un documentaire préexistant et son film possède, comme quelques années plus tard Deux ou trois choses que je sais d’elle, une dimension d’enquête sociologique, qui apparaît de manière explicite dans le huitième tableau, où une voix off répond à des questions factuelles sur la condition des prostituées en France au début des années 60. Car Vivre sa vie est constitué de douze « tableaux », autant d’étapes de la vie de Nana (magnifiquement interprétée par Anna Karina), jeune vendeuse parisienne, seule et sans argent, qui va peu à peu sombrer dans la prostitution. Malgré le prénom de l’héroïne de Vivre sa vie Godard se tient loin du naturalisme et du réalisme sordide souvent associé à la prostitution, en littérature et au cinéma. Le souci documentaire s’accompagne toujours chez Godard d’un profond désir de stylisation, et de distanciation. Vivre sa vie sera donc un film particulièrement composé, mis en scène avec une froideur feinte, où le lyrisme affleure et l’émotion, portée par la musique de Michel Legrand, survient à l’improviste.

Vivre sa vie est un film sur le beau visage triste d’Anna Karina, sur la grisaille de ville de Paris à l’époque du tournage. Le générique se déroule sur Anna Karina prise de profil – gauche, droit, puis de face et aussi de dos lors de la première séquence, accoudée au zinc d’un bistrot. Dès ses premières images le film évoque le Bresson de Pickpocket et les collages de Braque. Parcelles du corps, murs de rues aux affiches déchirées mais aussi portes, fenêtres, cages d’ascenseur, tables de bistrot ou de chambre d’hôtel sont saisis dans des cadrages cubistes ou frontaux qui apportent une valeur picturale à des détails, objets et postures de la vie quotidienne. Le génie de Godard et de son chef opérateur Raoul Coutard, qui inventent sous nos yeux une nouvelle écriture cinématographique, moderne et libre (le film est dédié aux séries B américaines) éclate à chaque plan.

Anna Karina dans Vivre sa vie © Les Films de la Pléiade

Sady Rebbot et Anna Karina dans Vivre sa vie
© Les Films de la Pléiade

Godard cite Montaigne en exergue de Vivre sa vie : « Il faut se prêter aux autres et se donner à soi-même. »

La prostitution dans Vivre sa vie devient un prétexte pour parler, plus généralement, de l’argent, de l’exploitation et de la domination, mais aussi de la connaissance de soi. Davantage qu’un pamphlet politique Vivre sa vie est un film qui fait entrer la philosophie dans le cinéma, entend parler de concepts avec des images et des sons. Les rencontres successives de Nana et les émotions qui traversent la jeune femme conduisent Godard à une réflexion sur la vie, les rapports entre la pensée et le langage, l’essence et l’existence, le libre arbitre, sous forte influence des Situations de Sartre, et avec la participation de Brice Parain, philosophe du langage, lors d’une conversation impromptue dans un café avec Nana, qui discute avec lui de l’articulation verbale des idées mais aussi de la définition de l’amour.

Vivre sa vie c’est aussi un cheminement vers la mort. Les tableaux peuvent être appréhendés comme les stations d’un martyre, souligné dès le début du film par le face-à-face de Nana avec Falconetti dans La Passion de Jeanne d’Arc de Dreyer, qu’elle va voir au cinéma et qui la fait pleurer. « Je veux mourir » murmure-t-elle dans la première séquence du film. Plus tard c’est la voix de Godard qui lit des extraits du Portrait ovale de Poe dans la traduction de Baudelaire. Vivre sa vie est le portrait d’un personnage qui se confond avec celui de son interprète, une déclaration d’amour à une actrice, un film en état de grâce, un blason où beauté et mort sont indissociables.

 

 

 

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Un commentaire

  1. Jean-Pascal Mattei dit :

    Un texte juste et non juste un texte ; la voix off appartient à Sady Rebbot.
    http://lemiroirdesfantomes….

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