Olivier Père

Métabolisme ou quand le soir tombe sur Bucarest de Corneliu Porumboiu

Hier est sorti dans les salles, distribué par Zootrope Films, le troisième long métrage de Corneliu Porumboiu déjà auteur de 12h08 à l’est de Bucarest (Caméra d’or au Festival de Cannes en 2006) et Policier, adjectif (2009.) Métabolisme ou quand le soir tombe sur Bucarest (Când se lasa seara peste Bucuresti sau metabolism, 2013) s’inscrit dans une tradition du cinéma moderne et postmoderne : le film sur un tournage de film. Mais il subvertit et transcende cette tendance avec intelligence et humour. Au beau milieu d’un tournage Paul, le réalisateur, a une relation avec Alina, une actrice qui interprète un second rôle. Il décide de réécrire le scénario pour y ajouter une scène de nue avec elle. Pris de doutes, il choisit au final de ne pas la tourner et téléphone à sa productrice pour se plaindre d’un ulcère à l’estomac…

Aucune scène à faire ni moment attendu sur les coulisses d’un tournage sans parler des habituelles corrélations entre le sujet du film qui se tourne, celui qui se déroule sous nos yeux et les histoires de l’équipe sur le plateau : c’est bien simple, on ne saura jamais de quoi parle le film de Paul, on ne verra pas non plus l’ombre d’une caméra ou d’un projecteur dans le champs. La mise en scène participe à la même esthétique du retranchement et de l’épure.

Le film de Corneliu Porumboiu possède la particularité d’être constitué d’une petite vingtaine de plans-séquences en écran large, sans aucun recours au gros plan, avec des dialogues abondants dont la densité et la précision, mêlées à un goût de l’absurde, sont devenues un trait caractéristique de l’art et la manière du jeune cinéaste roumain.

Le film a sans doute une valeur documentaire sous-jacente en exposant la douloureuse odyssée de qui veut faire du cinéma en Roumanie aujourd’hui (la production nationale est frappée par le tarissement des sources de financements gouvernementale et la désaffection du public), mais c’est d’une crise plus profonde, existentielle, affective mais aussi physiologique – l’allusion centrale à la maladie du cinéaste et à ses douleurs réelles ou simulées – dont parle Porumboiu.

Métabolisme… analyse et démonte le mythe du réalisateur et de l’actrice muse (la référence à Antonioni et Monica Vitti est explicitée dans les dialogues.) Le film propose le récit d’une solitude, celle du cinéaste, qui essaie de gagner du temps pour rester plus longtemps avec son actrice (en plus des jours de tournage, pour faire l’amour mais aussi pour travailler seul avec elle), tout en sachant qu’il va finir par la perdre quand même, et qu’elle partira tôt ou tard rejoindre d’autres hommes : son mari et les cinéastes rivaux (comme celui qu’ils rencontrent dans un restaurant et qui propose à Alina de travailler avec lui, par esprit de compétition et pour provoquer la jalousie de Paul.)

Le film alterne les propos théoriques (le discours de Paul sur la différence entre le numérique et l’argentique, qui renvoie à la longueur des plans et aux principes de tournage de Porumboiu) et des moments très concrets qui mettent en scène le corps, au travail et dans tous ses états (scène incroyable de la séance de travail dans le salon où l’actrice mime chaque mouvement de son personnage en les décrivant en même temps, suivie d’une scène de sexe avec seulement le bruit des ébats des deux amants qui filtre derrière la porte de la chambre fermée.)

Métabolisme… se termine par l’observation de l’endoscopie de Paul : images très surprenantes, qui tranchent totalement avec le reste du film qui s’est acharné à installer une distance entre les acteurs, alors qu’on se retrouve soudainement à l’intérieur du personnage ! Il n’y a aucune transition entre le plan éloigné et le plan interne, c’est la négation du gros plan psychologique, et la création d’un effet comique pour le moins inattendu. On peut aussi y voir une seconde allusion directe à Antonioni, avec des images cliniques devenant abstraites, incapables de délivrer la moindre vérité ou certitude, comme dans Blow Up.

Métabolisme ou quand le soir tombe sur Bucarest est un drôle de film, beau et triste à la fois, mais surtout passionnant, qui happe le spectateur et l’invite à participer à la réflexion qu’il met en scène avec brio et subtilité, avec la complicité de deux acteurs remarquables, Bogdan Dumitrache (Paul) et Diana Avrămuţ (Alina.)

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