Olivier Père

Carrie au bal du diable de Brian De Palma

Dans le cadre d’une soirée consacrée à Stephen King, après Misery de Rob Reiner à 20h50, ARTE diffuse à 22h20 Carrie au bal du diable (Carrie, 1976), grand prix du Festival d’Avoriaz en 1977, premier grand succès commercial de De Palma et surtout première adaptation cinématographique du premier roman de King, publié en 73 à l’âge de 25 ans. Brian De Palma première période, ou la quête de l’impureté. Avant de s’enfermer dans des formes de plus en plus abstraites, De Palma, maître maniériste, nous offrait une poignée de beaux mélodrames fantastiques (Sœurs de sang, Phantom of the Paradise, Obsession, Furie, Blow Out) qui associaient l’exhibitionnisme technique à un déferlement tout aussi impudique d’amour et de haine. Grand sentimental sous ses allures d’ours mal léché, De Palma avant de choisir l’impasse du cynisme et de la misanthropie aimait bricoler des récits délirants peuplés de monstres humains et de fantômes amoureux. Avant de devenir cérébral le cinéma de De Palma frappait aux tripes et au cœur. Carrie au bal du diable est sans doute l’apogée précoce de cette approche opératique du cinéma, située pourtant dans un univers banal qui est celui de l’Amérique banlieusarde et provinciale, également choisi par Lucas et Spielberg dans leurs premiers films. Carrie est une jeune adolescente timide tourmentée par ses compagnes de lycée, et surtout par sa mère, une bigote fanatique qui lui inculque la haine du péché charnel. En même temps que les affres de la puberté elle se découvre des dons de télékinésie. On connait l’histoire, adaptée du premier roman à succès de Stephen King. Elle a été recyclée une bonne douzaine de fois depuis, la puberté diabolique étant devenue dans les années 70 et 80 un poncif du film d’horreur du samedi soir. À l’opposé de La Nuit des masques (Halloween, 1976) de John Carpenter, l’autre grand film séminal du cinéma fantastique américain moderne, Carrie au bal du diable ne joue pas la carte de l’épure hawksienne. Entre l’opéra italien, Mario Bava, Powell, Godard et Peckinpah, De Palma ne tranche pas. Si Hitchcock est déjà son cinéaste d’élection (il réalise l’année précédente un premier pastiche de Psychose, Sœurs de sang) son amour malade du cinéma ne peut se soigner que par un désir effréné de cinéma. De Palma ouvre son film par une scène de douche, en référence à Psychose ; le sang qui se mêle à l’eau ne provient pas d’une agression au couteau (ce sera pour plus tard) mais du corps même de la jeune Carrie.

Sissy Spacek

Sissy Spacek

Synchrone dans ses obsessions avec une brève période de permissivité de la censure, De Palma décide de s’engouffrer dans l’explicite, l’obscène, le maladif. Carrie au bal du diable est un film dédié au sang et chaque goutte du fluide vital est utilisée par De Palma comme les notes d’une partition mélancolique. Du sang de la pauvre Carrie qui découvre ses premières règles dès la séquence du générique, au sang de cochon qui la souillera en public lors du bal de fin d’année, victime d’une plaisanterie horrible, De Palma travaille le matériau le plus bassement organique et le transcende par la virtuosité de sa mise en scène. On peut déjà faire la grimace mais on conviendra que De Palma ne confond pas trivialité et vulgarité, que sa cruauté couve un romantisme morbide. Peu de films avant et après Carrie au bal du diable sont parvenus à emporter autant le spectateur, à le faire rire avec des gags crétins, à le terrifier et le faire pleurer devant des situations invraisemblables. Parmi ces films il y a Phantom of the Paradise et Body Double, également signés Brian De Palma.

La mise en scène de De Palma est virtuose et d’une grande musicalité, au diapason de la bande originale composée par le vénitien Pino Donaggio, son alter ego musicien.

De Palma est à juste titre réputé pour sa direction d’acteurs et son œil pour révéler de nouveaux talents. Dans les rôles de Carrie et de sa mère Sissy Spacek et Piper Laurie sont géniales, les débutants dans des seconds rôles, Amy Irving, Nancy Allen et John Travolta formidables.

Piper Laurie

Piper Laurie

De Palma n’a jamais été un comique mais la description du campus dans Carrie au bal du diable évoque souvent le chef-d’œuvre de Jerry Lewis, Docteur Jerry et Mister Love. Le film propose un curieux mélange de puritanisme anglo-saxon (chez De Palma le sexe est toujours abordé sous l’angle de ses perversions, principalement le voyeurisme) et de provocation typiquement latine (les scènes blasphématrices qui proviennent directement des outrances du cinéma d’horreur italien.) Dans Carrie au bal du diable l’argument fantastique n’est qu’un prétexte pour déclencher des scènes de violence paroxystiques, baroques, insensées. Le cinéma du jeune De Palma se caractérise par son goût des émotions sublimes. Juste avant que le fantastique ne connaisse un irréversible déclin vers la parodie, le second degré et le « torture porn », à l’orée d’une collaboration qui se terminera trente-six ans plus tard par un squelette de film (Passion), De Palma et Donaggio orchestrent in extremis les noces grandioses de l’horreur et du mélodrame, des larmes et du sang.

 

 

Catégories : Sur ARTE

2 commentaires

  1. Jean-Pascal Mattei dit :

    Bonsoir Olivier,

    Article à l’image du film : lyrique ! On va essayer de faire aussi bien, ou plutôt différemment.

    Un film de la première fois – dans plusieurs domaines, vous le rappelez, auxquels rajouter la rencontre amoureuse entre De Palma et Nancy Allen, garce suprême ou prostituée courageuse (et, dans le privé, belle actrice survivante qui affronta le même mal que Kylie Minogue) et l’écoulement du premier sang (titre original de « Rambo », autre marginal livrant sa propre guerre dans une « Amérique banlieusarde et provinciale ») synchrone au premier amour de Carrie, à sa première danse (et la dernière : « Non ma fille tu n’iras pas danser » ) avec le trop beau Tommy. Si l’œuvre se place bien sous le signe du sang, ce « matériau le plus bassement organique » (il en existe d’autres, bien plus déplaisants, cf. « La Grande Bouffe ») qui imprègne la robe virginale de Carrie WHITE et irrigue toute la littérature vampirique, il faut souligner son association avec le sperme, ou son équivalent féminin. Bien avant la perceuse de « Body Double » déflorant Deborah Shelton, De Palma montre Chris (prénom ambivalent) en train de jouir au moment de la « plaisanterie horrible » du seau renversé, acmé narrative, filmique et musicale (avec un imparable mickeymousing de cordes en glissandi) autant que sexuelle ; le flot de sang figure et annonce la niche X des ‘femmes-fontaines’. On ne peut que souhaiter à tout(e) adolescent(e) de voir ce film à fleur de peau sur l’adolescence pour se mieux connaître et, pourquoi pas, faire naître une vocation de cinéphile (toute ressemblance avec l’auteur de ces lignes, etc).

    Un film de tous les films – oui, « l’impureté », au sens bazinien du terme, mélange des arts et des genres, puisque s’y mêlent mélodrame, comédie de mœurs, film fantastique, satire et politique. De Palma, dans sa tragédie classique respectant les trois unités (beau travail d’adaptation de Lawrence D. Cohen à partir du roman-puzzle de King), fait ainsi se croiser Cendrillon et JFK, Sainte Thérèse d’Avila (en pleine transverbération), David Hamilton (le flou des jeunes filles en fleurs) et Dreyer (le visage de Carrie rappelle celui de Jeanne). « Sœurs de sang » mais surtout « Pulsions » (double douche à l’ouverture et au final) retravaillent « Psychose », tandis que Carrie doit plus à « Marnie » (« Maman, pourquoi tu ne m’aimes pas ? »). Si De Palma, contrairement à son mentor, n’apparaît dans aucun de ses films (mais on l’entend dans « Le Dahlia noir », où il dirige une scène lesbienne), il sourd comme le sang menstruel de chacun de ses plans, et trouve dans le personnage de Jack, à la fin de « Blow Out », une incarnation « mélancolique ». Après la mort du cinéma classique et des idéaux politiques, que reste-t-il, sinon le souvenir auditif, le cri antonionien (sur un banc sous la neige, en rime à celui sur lequel s’achève « L’avventura ») d’une chère disparue ? Ni « cynique » ni « misanthrope », contrairement à Lars von Trier, qui brûle aussi des voitures, De Palma se tient immobile, au bord du gouffre, comme Jimmy Stewart à la fin de « Sueurs froides ». L’activisme des premiers films fait place au pacte faustien avec Hollywood, aux chefs-d’œuvre de ‘contrebandier’, puis à une grande fatigue existentielle, culminant dans « Passion », qui tente, en vain, de ressusciter sa propre mythologie (notamment via son épilogue, tout droit sorti de « Carrie » et de « Pulsions »).

    Un film politique – le film de Zapruder, et l’événement qu’il cadre à l’arraché, obsèdent De Palma. Sa Carrie ne roule pas en Lincoln Continental (fantasme de Vaughan dans « Crash ») mais se retrouve itou éclaboussée par le sang versé au Vietnam, sur Elm Street et ailleurs dans les années 70. Carrie White (trash) subit une violence domestique propre à King (« Rose Madder » enterre tous les documentaires voyeuristes, justement, sur la question, et demeure l’un de ses rares romans non portés à l’écran), mais, sœur de sang des siamoises précédentes, elle prend aussi son rang dans le cortège des femmes outragées propres au genre horrifique et au réalisateur, qui culminera dans les codas à la limite de la représentation du « Dahlia noir » et de « Redacted ». Carrie représente tous les déclassés, toutes les proies du harcèlement, tous les laissés-pour-compte du capitalisme (sexuel avant celui, économique, de « Scarface ») de la société de consommation et de compétition saisie dans sa jeunesse déjà cruelle. Eli Roth, autre cinéaste gore et politique, s’en souviendra dans le deuxième volet de son diptyque d’ « Hostel », avec une éprouvante scène d’égorgement qui, tout à la fois s’inspire de la comtesse Báthory, votre délicieuse amie, rend hommage à la Hammer en pulvérisant son ‘bon mauvais goût’ et en dit plus long sur une forme de consumérisme impitoyable et irrationnel (quête de la jeunesse éternelle entre femmes) que bien des études sociologiques. Une femme ensanglantée hante le cinéma de Brian De Palma, victime privilégiée de toutes les guerres, démocratie américaine souillée par tous les complots, ou perte plus personnelle ; dans « Carrie », elle trouve une figuration iconique, inspirant un essai fraternel à Dominique Legrand.

    Un film religieux – sœur du Phantom et de Gillian dans « Furie » (le petit Cassavetes se casse d’ailleurs la figure en vélo), ‘freak’ au sein de la communauté WASP, Carrie devient une super-héroïne maléfique, une sorcière moderne : le bouc émissaire s’avère ange exterminateur. Tous les grands films de De Palma baignent dans une religiosité inquiète, une iconographie chrétienne (pour la dimension « blasphématoire », je vous renvoie davantage au « Couvent de la bête sacrée », plus fort que chez Friedkin, avec urologie sur crucifix à la clé) et peuvent se lire comme des paraboles bibliques (Margaret White procède aussi d’Abraham). De Palma, Scorsese et Ferrara, de par leur origine, leur culture et leur sensibilité, brassent toute une imagerie morale à l’intérieur de genres de divertissement. À l’opposé d’Hitchcock, on ne trouve aucune trace de « puritanisme anglo-saxon » (concept éculé sur lequel il faudrait se pencher, pour le nuancer, voire le réfuter ; on parlerait plutôt d’infantilisme sexuel américain, y compris dans l’industrie adulte, voire d’hystérie médiatique, mais pas dans des douches) dans « Carrie », et même le portrait à charge de la mère (terrifiante et pathétique Piper Laurie, quinze ans après « L’Arnaqueur » !) n’exclut pas une forme détériorée, létale, d’amour. Si, chez De Palma, les femmes risquent la mort après un orgasme, il ne faut y lire ni un jugement moral (erreur de certaines féministes qui conspuèrent « Pulsions ») ni un usage paresseux du motif ‘machiste’ de la demoiselle en détresse : comme chez Cronenberg, attaqué par les mêmes personnes pour les mêmes raisons, ce cinéma exhale la mélancolie, et affirme la brièveté du plaisir, du bonheur, de la tendresse, face à la nuit de l’âme protéiforme. Mais l’un comme l’autre se gardent bien de juger, de vouer aux gémonies telle forme de sexualité ou de cinéma : la beauté et le désir peuvent résider dans un corps vieux et malade (« Frissons »), la complicité, le don et l’humour peuvent advenir au sein de la pornographie (« Body Double »).

    Un film au féminin – ce gynécée, dans sa cruauté tout sauf misogyne, emprunte à Bergman et au Siegel des « Proies ». Nul hasard si deux femmes signèrent des livres remarquables sur les tournages de « Body Double » et « Le Bûcher des vanités » (Susan Dworkin et Julie Salamon). Même dans ses ratages (« Femme fatale » ou « Passion », exsangues « squelette[s] de film »), les femmes tiennent le beau rôle principal. Le slogan attribué à Colette s’applique à De Palma, qui cherche la femme et ne la trouve jamais, ou alors son portrait brisé tel un miroir, réfracté en éclats de split screen, « ni tout à fait la même ni tout à fait une autre » (outre l’admirable Sissy Spacek, très émouvante aussi chez Lynch, on retiendra l’intense Angela Bettis pour une version TV). Cukor, Mankiewicz, Cassavetes, Bergman et tant d’autres, mais aussi De Palma, cinéaste des femmes et des hommes qui les épient, les traquent, les découpent en deux, les violent, les idolâtrent, leur écrivent des chansons ou leur vouent un culte mémoriel. Ce « déferlement impudique d’amour et de haine » préfigure celui de « Love Streams » ; on y décèle les mêmes flux contraires, la même autobiographie collective (l’équipe du film, amicale et incestueuse dans sa familiarité) et individuelle. Chacun tue ce qu’il aime, disait Wilde ; De Palma filme celle qu’il aime et tue, par une séparation, ou un évidement « abstrait » du personnage qui le ravale au rang de marionnettiste, lui, ce « dernier romantique », comme le chanta Donaggio dans une autre vie (et ci-dessous).

    https://www.youtube.com/wat

    Un film méta – vous citez Bava, Peckinpah, Godard et Powell, ainsi que l’opéra, et, en effet, la caméra devient vraiment prima donna, entité démiurgique n’hésitant pas à dévoiler les coulisses du spectacle (et ses ficelles, au propre et au figuré, avec celle qui actionne le seau), à monter dans les cintres ou à passer derrière le rideau (du magicien d’Oz ?). Swan commandait l’écran de contrôle ; « Redacted » s’organisait dans le maelström de l’économie numérique du monde contemporain ; ici, le vilain petit canard raconte son histoire à la première personne, mais sans recours à la voix off, dans une sorte d’album flamboyant et onirique de lycéenne, d’une fille qui rêve son amour et sa vie future, comme Emma ou Tess. Flaubert et Polanski se réclamèrent de leurs héroïnes, De Palma pourrait faire de même. Carrie veut passer de l’autre côté (du miroir, de l’écran), spectatrice prête à franchir la frontière invisible la séparant de la scène. Elle rêve de son paradis, comme le Phantom, Tony Montana ou Carlito Brigante. Hélas, à trop s’exposer, à vivre ses rêves (pas seulement de cinéma), à porter une couronne d’épines dérisoire (de reine du bal ou de cinéaste pour cinéphiles), on se retrouve, littéralement, en enfer (celui du titre français, donc), à brûler comme un morceau de pellicule. Oui, ta mère disait vrai sur ce point : ils vont tous se moquer de toi, ils ne te décerneront jamais aucun Oscar, ils t’obligeront à des montages internationaux pour devenir une sorte de Hollandais volant du cinéma. Chez Cronenberg, Bill Lee doit tuer sa femme à chaque texte – il faut toujours payer, de son âme ou de sa vie, son parcours éphémère sur le Boulevard du crépuscule.

    On ne dit jamais tout d’un grand film (ou d’un palimpseste). Puisque je le connais par cœur – et Carrie se regarde et s’analyse avec cet organe, même « au milieu du chemin de la vie », une trentaine d’années après sa découverte en vidéo à l’orée d’une puberté pas si « diabolique » –, avec « Chromosome 3 », « L’Exorciste », « Shining », « Le Voyeur », « Le Samouraï » ou « La Belle Équipe », parmi quelques titres fondateurs, je n’en dirai pas plus. Et si je ne devais plus me réveiller, pas même à cause d’un cauchemar, comme cette pauvre Sue Snell, mauvaise conscience d’un pays qui n’en finit pas de déterrer ses morts, et rivale parée de bonnes intentions dans cette extension du domaine de la lutte, il me plairait assez de terminer ce bel échange avec vous, depuis plus de neuf mois, par ce commentaire trop long, trop référentiel, pas assez clair ni lyrique, sans doute, mais écrit avec la même sincérité que le grand Brian De Palma pour filmer son inoubliable ange de la vengeance, et belle jeune fille riche de tous les possibles suicidée par la société, en écho à van Gogh selon Artaud. Tu peux dormir tranquille, Carrie, tes bourreaux et tes admirateurs te rejoindront vite, et tous nous saisirons ta main également tendue par Marion Crane, Kate Miller ou Alex dans son tunnel – rouge sang, rouge profond.

  2. Vincent dit :

    Très beau film qui a marqué mon
    adolescence. Je me souviens avoir été fasciné, « bercé » par ces ambiances calmes et ouatées comme celles des vestiaires, le bal, la
    danse, le rêve final. Si bien que j’en oubliais presque le côté
    horrifique du film et le drame qui se tramait.
    En effet, la mise en scène est très musicale, chorégraphique. Etant musicien, cela m’avait touché.
    J’ai souvent lu, dans des critiques négatives, que le succès du
    film reposait en grande partie sur le talent de Sissy Spacek. Bien sûr, elle est
    extraordinaire, mais Carrie n’aurait jamais eu un tel
    succès sans De Palma et sa réalisation. La preuve avec ces horribles suites et autres
    remakes totalement dépourvus de vision artistique, et qui se sont vautrés au
    box-office.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *