En 1978, lorsque Nicolae Ceausescu, soucieux de donner à la Roumanie une image de modernité et d’ouverture, se rend aux États-Unis pour signer des accords commerciaux avec le président Jimmy Carter, il est accompagné d’un homme de l’ombre, le général Ion Pacepa. Ce dernier, l’un des agents de renseignement les plus influents du pays, s’apprête à passer à l’Ouest, et à révéler les sombres secrets du régime dictatorial en place. Parmi ceux-ci, l’existence d’un véritable trafic d'êtres humains : l’échange de juifs roumains contre du bétail et des machines agricoles. Commencé à la fin des années 1950, ce troc sinistre a été érigé en système commercial mafieux, servant les intérêts géopolitiques de Ceausescu. En près de trente ans, plus de 300 000 juifs ont été vendus à l’étranger, pour la plupart à Israël. Ainsi, pendant que cette communauté saisissait l’opportunité "offerte" de quitter un pays où elle était depuis longtemps stigmatisée, l’État remplissait ses caisses, tout en purifiant sa population. Une histoire effarante qui prend racine quelques décennies plus tôt, lors du démembrement de la Roumanie à l’aube de la Seconde Guerre mondiale…
Effacés en secret
Poursuivant l’enquête de Sonia Devillers sur son histoire familiale (Les exportés, publié chez Flammarion en 2022), cet édifiant documentaire s’appuie sur les archives de la Securitate, redoutée police politique de la Roumanie communiste, pour dévoiler les rouages d’un système sans équivalent dans l’histoire du XXe siècle. Dans ces documents aujourd’hui déclassifiés figurent des listes glaçantes où les noms des "exportés" sont mis en rapport avec des vaches laitières ou des porcs reproducteurs, marchandage que l’on doit à l’ingéniosité commerciale d’un certain Henry Jacober, homme d’affaires émigré en Roumanie dans les années 1950 et prêt à faire feu de tout bois. Mais ce trafic, comme le montre le film, s’est inscrit dans la continuité d'un antisémitisme d'État qui traverse l’histoire du pays, de la dictature d'Antonescu à l'ère communiste. Des 750 000 juifs présents en Roumanie dans les années 1930, il ne restait plus que quelques milliers à la chute du communisme. Dans d’émouvants témoignages, des juifs qui ont saisi cette occasion pour émigrer en Israël ou en France racontent ces départs, dont ils n'avaient à l’époque pas soupçonné ce qu’ils recouvraient : l’enrichissement d’un régime au détriment de toute une population, progressivement effacée de la mémoire nationale.