Ioulia, 40 ans, photoreporter vivant à Moscou avec ses deux fils, travaille pour la presse internationale. Malgré les risques, elle continue de couvrir les événements intérieurs liés à la guerre contre l'Ukraine, notamment les procès d'opposants. De quelques années sa cadette, Aliona, elle, est cheffe d'entreprise à Rej, une ville moyenne de l'Oural. Dès le début de ce que le régime appelle encore "opération militaire spéciale", elle a fondé la branche locale d'une association de soutien aux troupes russes qui n'a cessé de prendre de l'ampleur. À Saint-Pétersbourg, Nikolaï, un artiste d'une soixantaine d'années, est entré en résistance contre le pouvoir en 2018, quand son fils Iouli a été arrêté, puis condamné à cinq ans et demi de prison pour une accusation de complot contre l'État forgée par le FSB, le tout-puissant service de renseignement russe. Comme le faisaient les dissidents soviétiques, Nikolaï et Tatiana, sa femme, retrouvent d'autres artistes engagés de tous âges dans la cuisine d'un appartement où, parfois, ont lieu aussi des expositions clandestines…
Société fracturée
En immersion auprès de ces trois personnes, ce documentaire a été discrètement tourné sur plusieurs années par des équipes courageuses, à l'image de la reporter Ioulia. C'est aux côtés de cette dernière qu'ont été filmés les rassemblements de protestation, quand ceux-ci étaient encore tolérés, ainsi que les procès – désormais interdits – qui étaient encore publics au moment du tournage. Réalisé depuis l'étranger par une cinéaste russe qui doit s'abriter derrière un pseudonyme, le film raconte de l'intérieur, avec de saisissantes images, un pays fracturé, en état d’urgence. Face à la puissance écrasante du camp gouvernemental, dont les publicités géantes recrutant pour l'armée constituent un symbole omniprésent le long des avenues et des routes, la bravoure de celles et ceux qui refusent de s'incliner apparaît immense. Le plus souvent, ils se réduisent à une poignée de personnes, comme dans ces piquets hebdomadaires d'épouses, de mères et de sœurs de soldats, progressivement interdits. Parfois, ils se réunissent par milliers, comme dans cette séquence poignante qui montre une longue file de femmes et d'hommes patientant, en février 2024, pour jeter leur bouquet au-dessus de la grille cadenassée du cimetière moscovite où vient d'être enterré l'opposant Alexeï Navalny. Mais si leur voix n'est pas encore tout à fait inaudible dans leur pays, elles et ils paient un prix terrible pour la faire entendre.