Olivier Père

La Vie d’Adèle – chapitres 1 & 2 de Abdellatif Kechiche

Dans le cadre de sa programmation cannoise, ARTE diffuse La Vie d’Adèle – chapitres 1 & 2, Palme d’or du Festival de Cannes en 2013, lundi 14 mai à 20h50. Le film sera également disponible en télévision de rattrapage pendant sept jours sur le site d’ARTE.

Abdellatif Kechiche raconte le passage de la fin de l’adolescence au début de l’âge adulte d’Adèle, une lycéenne, passionnée de littérature et qui veut devenir institutrice. Elle y parviendra mais découvrira entre temps son goût pour les filles, incarné par Emma une belle étudiante aux beaux-arts avec les cheveux teints en bleu et qui sera son premier grand amour, sa joie et sa souffrance. Beaucoup de cinéastes se sont intéressés aux premiers émois sensuels et amoureux, aux troubles de l’identité sexuelle et à l’acceptation de sa différence et de son désir. Kechiche montre ce qu’une jeune fille doit affronter pour assumer son homosexualité : ses peurs, ses hontes, la haine et le dégoût de ses copines hétéros… Mais La Vie d’Adèle – chapitres 1 & 2 est avant tout l’histoire d’une jeune femme – et d’une actrice – qui nait devant nous en trois heures de film, et c’est magnifique : de la lycéenne timide au visage encore enfantin à la jeune institutrice, Kechiche ne lâche pas d’une semelle sa jeune actrice (époustouflante Adèle Exarchopoulos) et ne se lasse pas de la filmer, fasciné par son beau visage expressif, son regard, son sourire, sa bouche… Le film devient un portrait en mouvement qui scrute des émotions sur un visage, ses torrents de larmes, ses rires, ses éruptions de sentiments violents. On savait Léa Seydoux magnifique, et elle se révèle d’une justesse incroyable devant la caméra de Kechiche. Adèle Exarchopoulos est une véritable apparition dans tous les sens du terme, et une source inépuisable d’émotion, d’amour, de désir… Comme Kechiche on ne se lasse pas de la regarder, de guetter la moindre de ses expressions. On partage avec le cinéaste une tendresse et une curiosité infinies et on comprend qu’il ait été happé en cours de film par la personnalité de son actrice, sorte de Anne Wiazemsky prolétaire et sensuelle, période Au hasard Balthazar, au point de modifier le titre original, « Le bleu est une couleur chaude » (bande dessinée qui a servi de point de départ au projet.)

Comment raconter un coup de foudre, une grande histoire d’amour passionnelle et toute la souffrance que cela implique et faire en sorte que cela semble être filmé pour la première fois ? C’est l’immense talent de Kechiche qui a consolidé avec La Vie d’Adèle – chapitres 1 & 2 la place singulière et désormais dominante qu’il occupe dans le cinéma français, à l’instar de Jean Renoir et Maurice Pialat avant lui voir Mektoub My Love, Canto uno actuellement sur les écrans pour s’en convaincre à nouveau. Trouver la grâce et la vérité au bout d’un chemin souvent long, tortueux et vraisemblablement semé de pièges et d’accidents, provoqués, entretenus ou non par le cinéaste lui-même, voilà une description valable du cinéma d’Abdellatif Kechiche. Quant aux scènes de sexe, proprement sidérantes de beauté et d’intensité, elles renvoient autant à la grande peinture par leur composition qu’à l’enregistrement pur du réel, et comptent parmi les plus troublantes de l’histoire du cinéma. Là aussi, du jamais vu, l’impression que le cinéma peut inventer et surprendre encore en captant des émotions, mais aussi la jouissance, dans une quête infinie vers plus d’intimité psychologique, spirituelle et organique.

Adèle Exarchopoulos et Léa Seydoux dans "La Vie d'Adèle"

Adèle Exarchopoulos et Léa Seydoux dans La Vie d’Adèle – chapitres 1 & 2 de Abdellatif Kechiche

 

 

 

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8 commentaires

  1. Sawyer dit :

    Je ne dirai pas ce que je pense du film… puisque je n’aime pas le naturalisme au cinéma (je n’ai jamais compris qu’on s’extasiât sur les films de Pialat, par exemple).
    En revanche, les fameuses scènes de sexe de « La vie d’Adèle », je ne les ai trouvées ni belles, ni érotiques, ni excitantes, ni bandantes… ni rien du tout, en fait.

    Je pense même que le grand film érotique du cinéma (celui qui aurait révolutionné le genre à lui tout seul) n’a jamais été réalisé, c’est-à-dire un grand film de cinéma traitant du sexe avec une esthétique érotique forte et aphrodisiaque (« Nymphomaniac » de Lars Von Trier, j’ai trouvé ça gerbant).
    C’est à se demander si le film érotique, en soi, n’est pas un genre définitivement ingrat (Tinto Brass était doué en tant qu’érotomane, mais en tant que cinéaste, c’est un tâcheron).

    J’aime beaucoup « Le dernier tango à Paris »… mais à mes yeux, ce n’est pas un film érotique, à proprement parler… mais plutôt un drame psychologique d’un romantisme noir et sulfureux.
    Il y a aussi « Basic Instinct » : bon, il y a quelque chose (ce n’est pas pour rien que Sharon Stone avec devenue une star bombe sexuelle avec ce film), mais le scénario est limite débile… et le film apparaît donc comme un thriller anti-hitchcockien très formaté et pollué par de nombreux poncifs (sur le même thème de la mante religieuse, « Le quatrième homme », en 1983, est tellement plus passionnant et attachant).
    « Body double » (le dernier grand film de l’âge d’or de Brian de Palma) : film furieusement sexy, mais à mon sens, il ne rentre pas dans la catégorie « film érotique » (même si j’ai rarement vu une femme aussi belle que Deborah Shelton).

    J’avais fondé beaucoup d’espoir sur « Eyes Wide Shut » (je rêvais à un film qui serait à l’érotisme ce que « Orange mécanique » était à la violence !), d’autant que Kubrick, avec « Shining » avait su donner ses lettres de noblesse à ce genre très ingrat qu’est le film d’horreur (et avant lui, Cronenberg avec le sublime et effrayant « Chromome 3 »)… mais « Eyes Wide Shut » s’est révélé être au final un banal film (très peu érotique) sur l’adultère : hors sujet, donc.

    Quant au tant vanté « L’empire des sens » d’Oshima… le film m’ennuie, il ne correspond donc pas du tout au film érotique de mes rêves jamais réalisé (même si, par ailleurs, j’adore « Furyo » du même Oshima).

    En revanche, j’aime beaucoup les scènes de nu de « L’innocent » le dernier grand film de Visconti avec Laura Antonelli : beauté exceptionnellement voluptueuse filmée par un génie, difficile de faire mieux dans le genre !

    • olivierpere dit :

      Je vous rejoins sur Laura Antonelli dans L’Innocent de Visconti, l’une des plus belles (sinon la plus belle?) scène de nu féminin de l’histoire du cinéma.

      • Sawyer dit :

        Dans le registre « film érotique » ,je me demande un peu ce que vaut « La vénitienne » (1986) de Mauro Bolognini avec Laura Antonelli (vous avez dû le voir, en tant que grand connaisseur du cinéma italien).
        Je crains un peu un film dans le style « téléfilm érotique du dimanche soir sur M6 » (jadis), c’est-à-dire un film qui ne transcende pas vraiment le genre.
        Sinon, du même Bolognini, j’avais vu « Mademoiselle de Maupin » (1966), petit film vraiment délicieux dont l’esthétique annonce « Barry Lyndon » (je vous le conseille si vous ne l’avez pas encore vu : le film est quasi introuvable).

        • JICOP dit :

          Malheureusement Sawyer  » la Venitienne  » n’est pas un bon film .
          Laura Antonelli reste d’une très grande beauté mais votre crainte était fondée : cela fait un peu  » téléfilm érotique  » par moments .
          C’est soigné mais sans réelle flamme . Le grand cinéma Italien vivait là ses derniers feux .
          L’arrière-plan historique est interessant et Bolognini a du métier mais Jason Connery n’a que peu du charisme de son père .
          C’est la dernière vision au cinéma de la beauté de Laura dégradée par la chirurgie esthétique et malheureusement dans un film un peu décevant .
          Coté érotique et à titre personnel j’ai beaucoup aimé  » les vies de Lulu  » de Bigas Luna et  » Lucia y el sexo  » avec l’incendiaire Paz Vega .

          • Sawyer dit :

            Merci de l’info, JICOP.
            « Lucia et le sexe », j’avais essayé… mais comme beaucoup de film, quand je sens que je n’accroche pas, je laisse tomber.
            De Julio Medem, j’avais préféré « L’écureuil rouge » (1993).

  2. Romuald J. dit :

    Qu’avez-vous pensé de Mektoub my love? allez-vous y consacré un article à part entière? j’aimerais vous lire plus en détails sur ce film, merci pour votre blog

    • olivierpere dit :

      J’aime beaucoup mais je n’ai pas eu le temps d’écrire sur le film. Peut-être plus tard. En attendant le canto due. merci pour votre message.

  3. Romuald J. dit :

    Très beau texte !

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