Olivier Père

La Jeune Fille sans mains de Sébastien Laudenbach

La Jeune Fille sans mains est le premier long métrage d’animation de Sébastien Laudenbach, réalisateur français remarqué pour ses nombreux courts. Adapté du conte des frères Grimm, ce film propose une expérience hors du commun, et particulièrement enchanteresse, qui en fait une des plus belles découvertes de l’année, tous territoires cinématographiques confondus. Laudenbach opte pour une esthétique inhabituelle, qui s’articule autour des motifs visuels de l’inachèvement et de la séparation. Il procède par litote en ne dessinant qu’une partie des personnages ou des décors, amplifiant des détails au détriment d’autres dans un souci dramatique. Il sépare la couleur de la ligne, non seulement pour les paysages mais aussi pour les silhouettes humaines.

Cette émancipation concerne également l’écriture puisque Laudenbach définit La Jeune Fille sans mains comme un film improvisé, cas sans doute unique dans l’histoire de l’animation. La grande liberté d’exécution du cinéaste rapproche sans doute La Jeune Fille sans mains de la peinture et de la poésie. On pense à Matisse ou Dufy dans l’utilisation fauviste de la couleur, par taches mouvantes et délicates, ou a la calligraphie japonaise dans la finesse et l’expressivité du trait.

Pourtant La Jeune Fille sans mains n’est pas un film abstrait ou expérimental. Il illustre un conte méconnu des frères Grimm avec une sensibilité et une intelligence extraordinaires. L’histoire se déroule au Moyen-Age. Un meunier acculé par la faillite vend sa fille au Diable, en échange de la richesse. Le Diable transforme l’eau de la rivière en or liquide sous les ailes du moulin. Mais le Diable n’accepte que la souillure. Protégée par sa pureté, la jeune fille lui échappe. Ses larmes nettoient ses mains mais son père obéira au Diable et tranchera les mains de sa fille à la hache… Cheminant loin de sa famille, elle rencontre la déesse de l’eau, un doux jardinier et le prince en son château. Commence un long périple vers la lumière, semé de multiples embûches et de cruelles méprises…

L’émancipation du cinéaste vis-à-vis des contraintes de l’animation correspond à celle de son héroïne, femme libre qui va lutter seule contre les ruses du Diable, et trouver refuge dans la forêt où elle élèvera en toute indépendance son fils et répondra à leurs besoins, malgré son handicap. Hymne au courage et à la féminité, dans un monde en proie à la violence et la corruption, La Jeune Fille sans mains bénéficie de la très belle musique de Olivier Mellano et des performances vocales de Anaïs Demoustier, Jérémie Elkaïm et Philippe Laudenbach, qui prête sa voix au Diable et à ses multiples apparitions sous des formes diverses. L’imaginaire médiéval, l’omniprésence de la métamorphose, les références picturales modernes, un univers sombre sous l’emprise de forces maléfiques permettent le rapprochement entre La Jeune Fille sans mains et Belladonna de Eiichi Yamamoto, génial film d’animation japonais de 1973, librement inspiré de La Sorcière de Michelet et récemment exhumé des limbes de l’oubli. Les deux films peuvent prétendre au statut de poème féministe. Au psychédélisme sauvage et convulsif de Belladonna succèdent la douceur et l’harmonie de La Jeune Fille sans mains, beaucoup plus limpide sur le plan stylistique. Laudenbach n’élude pas un certain érotisme ni une crudité corporelle dans la description amoureuse de son héroïne, combattante, sensuelle et fière. Il n’édulcore pas non plus la violence des frères Grimm, et signe un classique instantané de l’animation.

La Jeune Fille sans mains de Sébastien Laudenbach

La Jeune Fille sans mains de Sébastien Laudenbach

La Jeune Fille sans mains de Sébastien Laudenbach, découvert à l’ACID lors du dernier Festival de Cannes, sort le 14 décembre dans les salles françaises, distribué par Shellac.

 

 

 

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