Olivier Père

La Grande Bouffe de Marco Ferreri

ARTE inaugure en fanfare sa programmation Summer of Scandals avec La Grande Bouffe (1973) de Marco Ferreri, diffusé dimanche 17 juillet à 20h50.

La Grande Bouffe fut le seul triomphe commercial de Marco Ferreri, dans le monde entier, après l’énorme polémique déclenchée par la projection du film au Festival de Cannes en 1973. La Grande Bouffe représentait la France en sélection officielle, notamment avec La Maman et la Putain de Jean Eustache, autre chef-d’œuvre disproportionné, autre film de sexe et de mort qui allait enterrer définitivement les utopies libertaires et les espoirs nés en mai 68. La Grande Bouffe demeure aujourd’hui le plus grand scandale de toute l’histoire du Festival de Cannes.

Le film et son équipe furent couverts d’insultes par une grande partie de la critique et les spectateurs cannois guère disposés à une telle expérience. Ils ne réprimèrent pas leur colère et leur dégoût lorsqu’ils découvrirent horrifiés ce banquet funèbre et scatologique préparé par Ferreri et ses complices Marcello Mastroianni, Ugo Tognazzi et Michel Piccoli – seul Philippe Noiret apparaissait pour la première fois dans l’univers du cinéaste milanais.

La Grande Bouffe est certes un film à scandale orchestré par Jean-Pierre Rassam, jeune producteur génial et sulfureux toujours à l’affût d’un gros coup. Mais c’est avant tout l’aboutissement d’une démarche cinématographique et intellectuelle initiée par Ferreri à partir de ses meilleurs films de la fin des années 60, comme Break-up (avec Mastroianni) ou Dillinger est mort (avec Piccoli). Auteur de fables désenchantées, Ferreri s’est intéressé à la faillite de l’homme et à son autodestruction au sein de la société moderne. Quant à la femme, elle est l’ange ou la putain – ou un peu des deux comme Andréa Ferreol dans La Grande Bouffe – qui accompagne l’homme dans son voyage vers la mort, ultime régression infantile. Ferreri est le grand cinéaste du dérèglement, qui observe notre civilisation comme une machine à broyer les individus et à fabriquer du chaos, toujours à l’échelle intime.

Opacité, perte apparente de sens, absence ou insignifiance des dialogues, lieu unique, suspension du récit. Ferreri reprend les composantes de Dillinger est mort dans La Grande Bouffe, et les multiplie, au moins par quatre. Le projet de Marcello, Ugo, Philippe et Michel, amis quadragénaires occupant des postes importants dans la société, n’est jamais clairement exposé – on le devine progressivement – et leurs motivations restent floues. Reclus dans un confortable pavillon de banlieue, entourés de victuailles et de prostituées, ils décident de mourir par ingestion excessive de nourriture, dans une longue orgie de sexe, d’alcool et de bouffe, mais pourquoi ?

Michel Piccoli, Philippe Noiret, Ugo Tognazzi et Marcello Mastroianni dans La Grande Bouffe de Marco Ferreri © Studiocanal

Michel Piccoli, Philippe Noiret, Ugo Tognazzi et Marcello Mastroianni dans La Grande Bouffe de Marco Ferreri
© Studiocanal

Loin de vouloir critiquer la société de consommation, ou de stigmatiser un étalage de richesse et de dépravation bourgeoises, Ferreri ausculte la pulsion de mort, l’attraction du néant qui passent paradoxalement par le trop-plein vital et l’absorption de mets savoureux. Il est difficile d’appliquer une grille de lecture marxiste à un film qui tourne le dos aux nombreuses fictions politiques des années 70 et préfère contempler l’abyme. Le nihilisme de La Grande Bouffe le rapproche davantage de Sade que de Rabelais. Nous sommes dans l’épuisement systématique des sensations et non dans l’exaltation paillarde des plaisirs. « Mange Ugo sinon tu ne vas pas mourir » entend-on dans le film – les quatre personnages masculins portent les prénoms des acteurs qui les interprètent.

La Grande Bouffe n’aurait pas eu la même « saveur » si Ferreri l’avait tourné en Italie. Le réalisateur toujours aussi féroce se délecte à malmener et à inverser quelques valeurs fondatrices de la culture française : la célébration des plaisirs de la table, la gastronomie et l’œnologie, le goût des bons gueuletons entre amis, de la gaudriole. Une coloration truculente est apportée par l’humoriste Francis Blanche qui écrivit les dialogues français du film. Pourtant rien n’y fait. La Grande Bouffe ne prétend pas être une réflexion sur le suicide, mais Ferreri, réfractaire à toute forme d’idéologie y observe la mort au travail avec un regard d’anthropologue.

Michel Piccoli, Philippe Noiret, Ugo Tognazzi et Marcello Mastroianni dans La Grande Bouffe de Marco Ferreri © Studiocanal

Andréa Ferreol et Michel Piccoli dans La Grande Bouffe de Marco Ferreri
© Studiocanal

Pour accompagner cet été scandaleux on lira avec intérêt Quel scandale! de Guillaume Evin aux Editions de la Martinière qui recense de nombreux films à scandale, des origines du cinéma à nos jours, parmi lesquels on retrouve bien sûr plusieurs titres programmés sur ARTE en juillet et août : La Grande Bouffe, L’Empire des sens, La Horde sauvage, Les Valseuses, Lolita

 

 

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Un commentaire

  1. Regnault dit :

    Ce serait peut être intéressant de mettre en dialogue le Noiret de « Coup de torchon » et celui de « La grande bouffe » lors d’une soirée, un jour : pour la beauté de l’absurde. La vie dans les colonies et celle dans le « rêve français ». Entre le café tricolore, le gâteau de riz et les cailles.

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