Olivier Père

Baby Cart : l’enfant massacre de Kenji Misumi

Dans le cadre de la programmation « embarquement pour l’Asie » on pourra voir Baby Cart : l’enfant massacre (Kozure Ôkami: Sanzu no kawa no ubaguruma, 1972) de Kenji Misumi gratuitement sur la plateforme ARTE Cinéma, avec quatre autres classiques (La Rage du tigre, La 36ème Chambre de Shaolin, La Main de fer, L’Hirondelle d’or) disponibles pendant deux mois à partir du début du mois de juillet, en VF et VOSTF. Baby Cart : l’enfant massacre sera disponible à partir du 13 juillet.

Les amateurs de manga et les cinéphiles amoureux du « chambara » (films de sabre japonais) connaissent par cœur la saga de Baby Cart, mettant en scène le bourreau déchu devenu tueur à gages Ogami Itto, combattant émérite qui possède la particularité de croiser le sabre en compagnie de son fils Daigoro, un adorable bambin mutique caché dans un landau truffé de gadgets meurtriers. On retrouve dans cette série de six films délirants (le mot est faible) l’univers des samouraïs revu et corrigé par l’esthétique de la bande dessinée et de la culture pop. Baby Cart est adapté du manga historique Lone Wolf and Cub (28 tomes) écrit par Kazuo Koike – qui portera les aventures de ses héros à l’écran – et dessiné par Goseki Kojima. Les fameux duels du « chambara » se transforment ici en ballets sadiques et surréalistes ponctués de geysers sanglants. Le meilleur de la série est le deuxième, « l’enfant massacre ». Sur sa route d’assassin errant, Ogami est approché par un fief vassal que le shôgunat veut placer sous son autorité directe, sous prétexte de troubles sociaux intérieurs. On lui explique que cette agitation a été provoquée par des espions shôgunaux pour justifier l’intervention du pouvoir central attiré par la richesse du fief : une teinture spéciale au secret de fabrication bien gardé. Pour cinq cents pièces d’or, Ogami doit retrouver, tuer l’artisan teinturier, gardien du secret, que trois mercenaires ont enlevé pour l’amener à Edo. Ce sont les sanguinaires frères Ben, Ten, Rai. Lancé à la poursuite du trio infernal, Le loup à l’enfant devra, en chemin, se méfier des terribles femmes ninjas aux ordres de la belle Saka Yagyû, chef d’une branche cadette du clan Yagyû de Retsudô…

Les trois frères, bretteurs redoutables (John Carpenter se souviendra d’eux dans Big Trouble in Little China), et les femmes ninjas demeurent les ennemis les plus inoubliables de toute la saga. Le film convoque tout un arsenal d’armes blanches, de techniques guerrières et met en scène une succession de mises à mort sanglantes et spectaculaire, avec des effets de montage et des cadres qui restituent à la perfection l’esthétique du manga. Le film est aussi remarquable par son approche émouvante de la relation entre un père et son fils. Le plus beau moment du film est sans doute celui où Daigoro prend soin de Ogami gravement blessé, et transporte de l’eau dans sa bouche pour désaltérer son père : une séquence muette d’une grande pureté, qui contraste avec les déchaînements de violence qui rythment le récit.

Derrière cette légendaire série à la frontière de la parodie se cache un grand cinéaste, Kenji Misumi (1921-1975), longtemps ignoré dans son propre pays mais dont la gloire posthume n’a cessé de grandir et ce n’est que justice. Misumi a réalisé une soixantaine de films, presque tous en costumes, et mérite de figurer au panthéon des cinéastes maniéristes qui bouleversèrent ou critiquèrent, dans les années 60 et 70, les données formelles du cinéma de genre, à l’instar de Mario Bava ou Sergio Leone en Italie. Si l’on pense évidemment aux outrances fétichistes du western italien en voyant les exploits des héros récurrents de Misumi (Baby Cart, mais aussi Kyochiro Nemuri ou Zatoichi, sabreur aveugle invincible qui décime ses adversaires grâce à l’acuité de son ouïe et de son odorat), l’art de Misumi ne se réduit pas à une subversion par la dérision et l’excès des codes du « chambara ». Misumi explore dans ses films les zones d’ombres de la culture traditionnelle de son pays. Ses héros sont souvent des bâtards, des psychopathes ou des exclus brisés par un traumatisme et murés dans la violence. Misumi, inventeur de formes stupéfiantes, cinéaste de genre d’une efficacité redoutable, est aussi un poète de la pulsion de Mort. A noter que l’acteur qui interprète Ogami Itto, Tomisaburô Wakayama, est le frère de Shintaro Katsu, le héros d’une autre saga mythique, celle de Zatoichi, dont Kenji Misumi signa les meilleurs épisodes, avant la lecture personnelle de Takeshi Kitano en 2003 – diffusée sur ARTE le 11 juillet.

 

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