Olivier Père

La Captive de Chantal Akerman

En hommage à Chantal Akerman disparue le 6 octobre ARTE diffuse mercredi 14 octobre à 00h05 La Captive (2000), libre adaptation de Proust.

Ce film admirable fut découvert à la Quinzaine des Réalisateurs, la même section indépendante cannoise où Chantal Akerman avait été révélée internationalement en 1975 avec Jeanne Dielman, 23, quai du commerce, 1080 Bruxelles.

La Captive sera également disponible en Replay sur ARTE+7, tandis que ARTE Cinéma propose plusieurs films de la cinéaste belge en VOD.

 

Au tout début du film un homme visionne un film super 8 muet montrant un groupe de jeunes filles en vacances au bord de la mer et essaye de déchiffrer les mots prononcés par deux d’entre elles. La Captive de Chantal Akerman sera l’histoire de la névrose de cet homme, amoureux fou d’une femme qui lui échappe, et l’histoire d’un décryptage impossible (pour l’homme), celui du mystère féminin.

La rencontre avec l’œuvre de Proust permet à la cinéaste de revenir sur des thèmes qui la passionne, l’un frontalement, l’autre de manière plus indirecte : l’homosexualité, la question juive, – et leur mise en perspective par Proust autour de la discrimination, la honte, la dissimulation – et surtout le rapport à l’Autre.

Akerman opte pour une adaptation moderne, avec un certain décalage. Le temps du film est celui de son tournage, en 2000, mais il se déroule dans un monde bourgeois cossu où les vêtements, les voitures évoquent une autre époque, plus ancienne. Le narrateur (prénommé Simon, interprété par Stanislas Merhar) vit dans le passé…

Simon est un personnage à la fois obsessionnel et romantique, qui cherche à percer le mystère de sa fiancée Ariane (Sylvie Testud, Albertine rebaptisée dans le film) et lui faire avouer son attirance pour les filles, son homosexualité soupçonnée.

Sylvie Testud dans La Captive

Sylvie Testud dans La Captive

La Captive est un grand film sur l’altérité, un film opaque et mental qui introduit un trouble tenace chez le spectateur. Un film mental qui montre que l’amour n’est pas seulement physique : les deux amants inventent un dispositif érotique où ils trouvent leur compte, en jouissant tous les deux de façons presque déconnecté. Simon nourrit sa névrose en choisissant un « obscur objet du désir » qui lui échappe, une femme dissimulatrice et fuyante. Simon rejoint le narrateur proustien mais aussi les personnages névrotiques des films de Buñuel ou Hitchcock.

A la sortie de La Captive Akerman avait souligné la proximité et les points commun entre son film et un autre, sorti quelques mois plus tôt : Eyes Wide Shut, le chef-d’œuvre posthume de Stanley Kubrick. Deux films puisant dans la littérature du début du XXème siècle (Schnitzler, Proust) et hanté par la psychanalyse freudienne : Chez Kubrick comme chez Akerman il y a quelque chose dans la femme que son mari /amant ne connaît pas et ne connaitra jamais. Comme Eyes Wide Shut, autre film cerveau, la Captive décrit un monde clos. L’essentiel de l’action se déroule dans des espaces confinés : appartements, hôtels… Les scènes d’extérieurs importantes sont nocturnes. Les deux films soulignent par leur mise en scène l’idée d’enfermement, d’aliénation des personnages. La frontalité du cinéma de Chantal Akerman place d’emblée le spectateur aux premières loges de l’intimité d’un couple. Ce point de vue est celui du cinéaste, mais aussi d’un voyeur.

De manière plus consciente, La Captive peut être vu comme une relecture – ou une visitation – d’un autre film séminal sur la névrose masculine et le mystère féminin : Sueurs froides (Vertigo) de Alfred Hitchcock, dont plusieurs scènes clés sont reproduites dans La Captive. Une longue filature en voiture dans les rues de Paris, puis dans un musée. Un mouvement de caméra circulaire autour de la nuque d’une femme, et du chignon d’une statue. La référence à Vertigo se mêle à La Prisonnière de Proust. Deux explorations de la pulsion scopique de l’homme. La métaphore filée avec Vertigo se poursuit avec la rencontre d’une prostituée double d’Ariane, jusqu’à la noyade finale.

Aux antipodes du cinéma de Hitchcock la radicalité de Akerman rejoint pourtant le cinéaste de La Mort aux trousses sur l’idée d’abstraction et de maîtrise, le contrôle du spectateur en moins. Le travail formel de Akerman laisse une place plus grande aux interprétations multiples, à la rêverie (proustienne).

A noter un étonnant plan séquence en forme d’interrogatoire au cours duquel Simon questionne sur le désir et la jouissance féminines deux belles jeunes femmes, interprétées par Anna Mouglalis et Bérénice Bejo à l’orée de leurs filmographies.

 

 

 

 

 

 

 

 

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