Olivier Père

Scènes de la vie conjugale de Ingmar Bergman

ARTE diffuse lundi 27 juillet à 20h50 Scènes de la vie conjugale (Scener ur ett äktenskap, 1973), dans sa version cinématographique de 163 minutes exploitée en salles en dehors de la Suède. L’œuvre originale était une minisérie de 283 minutes en six épisodes, tournée en 16mm, qui devint un véritable phénomène de société lors de sa diffusion à la télévision suédoise, réunissant plus de trois millions de téléspectateurs devant ses derniers épisodes.

La pratique télévisuelle chez Bergman, qui devient courante dans les années 70 puis exclusive après Fanny et Alexandre, est d’abord conjoncturelle : réussir à tourner rapidement et plus facilement des projets qui lui tiennent à cœur tandis qu’il ne parvient pas à en financer d’autres pour le cinéma. La télévision permet aussi à Bergman de bénéficier d’une nouvelle temporalité et de se livrer à certaines expériences sur la narration et la direction d’acteurs. Dans Scènes de la vie conjugale le petit écran fournit davantage d’intimité à Bergman, qui systématise les gros plans sur les visages de ses deux acteurs, les enferme dans le cadre étouffant du 4/3, privilégiant les plans séquences pour filmer dans une sorte de continuité théâtrale. Le montage pour le cinéma respecte la construction en chapitres. Le film met en scène dix années de la vie d’un couple marié puis séparé. Bergman nous montre d’abord un couple d’intellectuels bourgeois, Johan (Erland Josephson) et Marianne (Liv Ullmann), mariés depuis de longues années et parents de deux filles – qu’on ne verra jamais à l’écran – dont le problème « est de ne pas avoir de problèmes. »

Mais sous les apparences de confort et de bonheur perce le malaise et l’insatisfaction. Interrogés par une journaliste dans la scène d’introduction le mari se montre égoïste et sûr de lui, tandis que son épouse a du mal à s’affirmer en tant que femme indépendante, ses désirs et ses revendications réprimées depuis l’enfance… Dans le chapitre 3 (le plus terrible), Johan annonce à Marianne qu’il est tombé amoureux d’une autre femme et qu’il s’en va vivre avec sa maîtresse. Les chapitres suivants montrent les retrouvailles régulières de Johan et Marianne en instance de divorce, toujours complices malgré les reproches, le ressentiment mutuel et les éclats de violence. Bergman filme au plus près la vérité d’un couple, loin des questionnements métaphysique de certains de ses chefs-d’œuvre, évoque les questions de la sexualité, de la fidélité ou de l’émancipation féminine.

Scènes de la vie conjugale est placé sous les auspices de Strinberg et sa Danse de mort, cité dans le premier chapitre : « Je ne sais rien de plus abominable qu’un couple qui se hait. » Mais Bergman s’inspire sans doute ici autant de sa propre existence que du dramaturge suédois.

Scènes de la vie conjugale occupe une place importante dans l’œuvre de Bergman, opus récapitulatif et magistral au même titre que Fanny et Alexandre sept ans plus tard, mais sur un monde intimiste et dépouillé. Bergman devait aimer ce film puisqu’il lui consacra un « spin-off » – l’ami ivre et malheureux dans son mariage au début du premier chapitre deviendra (joué par un autre acteur) le héros d’un film à part entière, réalisé pour la télévision allemande, De la vie des marionnettes en 1980, et décidera de conclure sa carrière en 2003 avec le bouleversant Saraband, « suite » de Scènes de la vie conjugale où l’on retrouve trente ans plus tard Johan et Marianne toujours interprétés par Erland Josephson et Liv Ullmann, une ultime fois magnifiques devant la caméra de leur cinéaste d’élection.

 

 

 

 

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