Olivier Père

Le Cri du sorcier de Jerzy Skolimowski

Elephant propose en combo Blu-ray et DVD le très étrange Cri du sorcier (The Shout, 1978) réalisé en Grande-Bretagne par Jerzy Skolimowski. Etrange est le mot, même si les notions d’étrangeté et de bizarre étaient régulièrement questionnées et illustrées à l’époque par des réalisateurs comme Nicolas Roeg ou Ken Russell – pour ne citer que les deux plus célèbres mages de l’étrange et du psychédélisme au sein du cinéma commercial britannique – auxquels on pense parfois en regardant le film. L’étrange était donc un genre en soit dans les années 70, dans les pays anglo-saxons et un peu partout dans le monde. Le Polonais Jerzy Skolimowski était l’un des héros des nouveaux cinémas surgis aussi bien en Europe qu’au Brésil (Glauber Rocha) ou au Japon (Nagisa Oshima) après la Nouvelle Vague française. Sa carrière erratique marquée par l’exil connaîtra cependant des sommets réalisés à Londres (Deep End en 1970, Travail au noir en 1982) et un remarquable retour aux affaires après dix-sept ans d’absence derrière la caméra (Quatre Nuits avec Anna et Essential Killing). Radical dans sa démarche de cinéaste, Skolimowski au contraire de Godard n’a jamais voulu définitivement rompre avec le cinéma traditionnel, capable de passer de récits expérimentaux à des adaptations littéraires à la lisière de l’académisme. Le Cri du sorcier correspond à ce qui pouvait s’imaginer de plus avant-gardiste dans les 70’s au sein du cinéma « mainstream » – le film est le deuxième produit par Jeremy Thomas, interprété par des vedettes du cinéma anglais. En s’inspirant d’une nouvelle de Robert Graves Skolimowski se rapproche ici du fantastique, sans jamais exploiter le filon du film d’horreur pourtant fertile en Angleterre depuis les productions Hammer et d’autres séries B à l’approche plus moderne. Ses références sont plutôt du côté de la magie et de l’ésotérisme, et d’autres formes artistiques. Les passages les plus fascinants du film concernent le travail du personnage interprété par John Hurt qui compose de la musique bruitiste – magnifiques plans sur la fabrication de sons – et les citations explicites de la peinture de Francis Bacon qui traversent le film. Le Cri du sorcier, à la fois mental et physique, torturé et inquiétant, propose une équivalence convaincante de l’œuvre de Bacon sur grand écran. L’importance des paysages – le tournage se déroula dans la campagne du Devon, au bord de la mer – et des éléments naturels dans Le Cri du sorcier font même penser au land art.

Sur le plan psychologique, Le Cri du sorcier – qui n’est pas vraiment (et seulement) un film sur la folie malgré les apparences – aborde le thème du couple, inlassablement disséqué par les grands cinéastes modernes.

Lors d’un match de cricket dans une institution psychiatrique, un mystérieux patient, Crossley (Alan Bates, photo en tête de texte), raconte son histoire : de retour d’un séjour de dix-huit ans chez les Aborigènes australiens – où il découvrit la sorcellerie et tua ses deux enfants – il investit la maison, et la vie des Fielding, un couple anglais sans histoires. Menaçant ceux-ci d’user de son « cri du Sorcier », censé tuer quiconque l’entend à la ronde, il prend possession de la demeure du couple, à la fois fasciné et répugné par cet homme au charisme et aux pouvoirs captivants…

John Hurt dans Le Cri du sorcier

John Hurt dans Le Cri du sorcier

Le film rejoint alors des préoccupations au cœur du cinéma de Skolimowski et – ça tombe bien – du cinéma anglais : les rapports de soumission et de domination dans le cercle intime et, par extension, entre les différentes classes sociales. Le couple formé par Susannah York et John Hurt appartient à la bourgeoisie intellectuelle, ramolli par le confort et l’ennui, Crossley est un individu à la puissance animale, sorte de gourou sans secte capable de déclencher le désir des femmes et la crainte des hommes. Cette étude de l’invasion d’un couple éteint et sans libido par un corps viril constitue la meilleure part d’un film qui bouscule les théories féministes en vogue à l’époque – Skolimowski n’a jamais donné dans le politiquement correct et on peut voir en Crossley une projection sauvage du cinéaste et de son infiltration nihiliste du cinéma anglais.

 

 

 

 

 

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