Olivier Père

Train express pour l’enfer de John Carr, Phillip Marshak et Jay Schlossberg-Cohen

Le chat qui fume vient d’éditer dans une nouvelle collection dédiée au « cinéma d’exploitation » l’hallucinant Train Express pour l’enfer : un film à conseiller à ceux qui pensent tout connaître et avoir tout vu dans le domaine de la série Z et des aberrations cinématographiques, le grand n’importe quoi des tréfonds du cinéma d’horreur et d’épouvante, car il devrait sidérer les plus blasés d’entre nous. Ce fut en tous les cas mon cas, qui ne savais pas trop à quoi m’attendre en décidant de visionner cette bande très obscure qui connut une exploitation en VHS en France et semblait pourtant déjà bénéficier d’une certaine réputation auprès des amateurs de sous-produits déviants.

Train express pour l’enfer, inédit en salles en France et titre vidéo de Night Train to Terror, datant de 1985, est un film à sketches constitué de trois histoires macabres introduites par Dieu et le Diable en plein débat philosophique et se disputant l’âme des protagonistes dans un train filant à vive allure dans la nuit. Des intermèdes atroces de mauvais goût nous montrent un groupe de rock et des danseurs, eux aussi dans le train, chantant à tue-tête la même chanson débile entre les différents sketches.

Ce résumé laisse deviner un résultat déjà très excentrique mais ce serait oublier la facture même du film. Le déroulement des trois segments et le filmage – mise en scène serait un bien grand mot – de ce qui se passe dans le train (par exemple les séquences musicales sont de toute évidence réalisées dans un appartement maladroitement décoré en compartiment) nous indiquent que nous ne sommes pas devant un film comme les autres, mais devant un rapiéçage d’éléments cinématographique hétérogènes, réalisés à plusieurs années d’intervalle par différentes personnes – ceci entraînant moult faux raccords et incohérences visuelles.

Nous sommes confrontés à une telle pagaille qu’il est vivement conseillé, une fois n’est pas coutume, de visionner le supplément proposé sur le DVD avant le film, car un éminent spécialiste du cinéma d’exploitation américain – Eric Peretti – y explique en détail la genèse et la fabrication de Train Express pour l’enfer, en identifiant un par un les différents morceaux du film, extraits d’autres films, environ 80% du métrage provenant d’un matériau préexistant. Tâche d’autant plus ardue que ces films en question, Cataclysm, Death Wish Club et Scream Your Head Off sont totalement inconnus, voire inachevé dans le cas du troisième et n’ont bénéficié que de distributions très limitées au cinéma ou en vidéo sous différents titres. Tout ceci explique le nombre important de réalisateurs au générique, et tous ne sont pas crédités. Sans compter des scènes additionnelles rajoutées pour corser le contenu de certains sketches – des créatures animées image par image… pour obtenir une des plus belles tambouilles de l’histoire de la série Z, qui ferait passer Ed Wood pour Robert Bresson et les films de ninjas « deux en un » de Godfrey Ho pour des modèles d’harmonie narrative et esthétique. Un vrai travail d’archéologue donc, et encore bravo à Eric Peretti pour son exposé de 29 minutes. Pourtant on se surprend à suivre sans ennui – une fois averti – ce film à sketches pas comme les autres, loin des productions britanniques Amicus modèles du genre, mais peu avare en idées tordues et en scènes gore ahurissantes, comme dans l’histoire de cette secte fascinée par la mort.

Le plus étonnant dans ce cadavre exquis cinématographique, ce monstre de Frankenstein de pellicule demeure l’identité de son créateur, scénariste de surcroît, car une seule et unique personne assume la responsabilité du scénario de ce film, malgré sa provenance éparse. Il s’agit de Philip Yordan, scénariste hollywoodien détenteur d’un Oscar pour La Lance brisée de Dmytryk, célèbre pour ses collaborations sur des chefs-d’œuvre signés William Wyler, Anthony Mann, Joseph L. Mankiewicz et surtout Nicholas Ray (Johnny Guitare et La Chute de l’empire romain, entre autres). En fin de carrière, Yordan a donc trempé dans des affaires très louches dans le monde parallèle du cinéma indépendant américain, très loin de Hollywood, devenant producteur et/ou scénariste de séries Z abracadabrantes jusqu’en 1994 (il est mort en 2003 à l’âge de 88 ans).

On croit rêver. Là encore Eric Peretti nous en apprend des belles dans le bonus sur le parcours et la personnalité de Philip Yordan, « prête-nom » durant le maccarthysme en plus de sa légendaire prolificité, soulignant sa mauvaise réputation – et sa santé mentale ?

 

 

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