Olivier Père

Twixt de Francis Ford Coppola

Twixt, vingt-deuxième film de Francis Ford Coppola, le troisième réalisé en totale indépendance après un silence et une absence des plateaux de dix ans, confirme que désormais le cinéaste habite seul une région du cinéma qui est une véritable utopie, créée par lui et pour lui. Le film sort dans quelques jours en DVD et Blu-ray, édité par Pathé et accompagné d’excellents suppléments qui donnent la parole au grand cinéaste américain sur sa dernière création, sa vision du cinéma et de la révolution numérique qu’il fut peut-être le premier à prophétiser lors de la conférence de presse d’Apocalypse Now à Cannes.
Trajectoire passionnante que celle de Coppola, qui réalise aujourd’hui les films qu’il aurait aimé mettre en scène dans sa jeunesse, comme si le triomphe inattendu du Parrain, appréhendé par le cinéaste comme une commande commerciale, avait dévié Coppola de sa trajectoire artistique et modifié, malgré lui, son destin.

Twixt

Twixt

Après L’Homme sans âge (tourné en Roumanie) et Tetro (tourné en Argentine) Twixt, tourné en Californie, non loin de la maison de Coppola, est un retour en Amérique (et ses mythologies) mais aussi un retour aux sources cinématographiques. Coppola a débuté avec Roger Corman, bricolant des scénarios et des bouts de films pour American International Pictures (The Terror avec Boris Karloff et Jack Nicholson en 1963) et réalisant la même année un petit film d’horreur produit par Corman en Irlande, Dementia 13. Coppola a déclaré que Twixt lui avait été inspiré par une rêverie. Twixt baigne en effet dans un climat onirique, et convoque Edgar Allan Poe, la littérature gothique américaine, Roger Corman mais aussi William Castle, avec deux séquences en 3D où le spectateur est invité à chausser les lunettes par un signal sur l’écran. Le cinéma et le rêve, le fantastique et la création… Tous les films de Coppola sont le reflet de sa vie au moment où il les tourne. Celui-ci en particulier.
Comme dans Tetro, le héros de Twixt est écrivain. Un écrivain au succès déclinant. Après des débuts prometteurs, Hall Baltimore (Val Kilmer, acteur très sous-estimé qui ressemble aujourd’hui à un croisement entre Marlon Brando et Gérard Depardieu) est désormais cantonné dans une veine fantastique bon marché et il écrit à la chaine des histoires de sorcières qui ont fait de lui un Stephen King au rabais. Le déclin de son ambition correspond à la mort accidentelle de sa fille adorée, et il a depuis sombré dans l’alcool. Dans une petite ville de province à l’occasion de la promotion de son nouveau livre, il découvre grâce à ses conversations avec le shérif (Bruce Dern, l’éternel excentrique du cinéma américain) l’existence d’un meurtre mystérieux impliquant une jeune fille. La nuit, lors d’un rêve éthylique, une adolescente fantôme (magnifique Elle Fanning, qui passe de la fille au père, après Somewhere) lui raconte une étrange histoire, début d’une enquête entre songe et réalité, où l’écrivain croisera aussi Edgar Allan Poe en personne (Ben Chaplin). Twixt est un film beaucoup plus ludique que L’Homme sans âge et Tetro. Coppola s’amuse avec l’imagerie fantastique, se permet de nombreuses touches d’ironie, bricole un film artisanal où s’entrechoquent diverses influences esthétiques, un peu comme dans Dracula mais sur un mode mineur, budget mais surtout intentions obligent. Twixt n’a pas honte d’être une série B totalement anachronique, plus proche des adaptations de Poe par Roger Corman dans les années 60 que de Twilight. Même l’usage de la 3D est totalement différent de celui des films d’horreur contemporains. Il est ici purement poétique et atmosphérique.
Ce qui devient fascinant, et même bouleversant, c’est la façon dont Coppola ne peut s’empêcher d’investir son film d’éléments intimes, comme un exorcisme. Lorsque Hal revit en compagnie de Poe, du haut d’un précipice, la mort de sa fille en regardant l’eau d’une rivière qui se métamorphose en écran de cinéma, nous assistons à la reconstitution par Coppola de la mort de son fils Giancarlo, à l’âge de 22 ans, survenue en 1986 dans un accident de bateau où le jeune homme périt décapité par une corde. Giancarlo travaillait avec son père sur Jardins de pierre, bouleversant film sur la guerre du Vietnam vécue par ceux qui n’y partent pas, où les adultes enterrent leurs enfants partis mourir à leur place, porte le deuil de ce fils chéri. Ce drame familial resurgit de manière troublante au cœur d’un film lui-même inspiré par Poe, hanté par le thème récurrent d’une jeune femme morte prématurément, à l’instar de sa cousine épouse Virginia. Déjà Dementia 13 (premier film officiel de Coppola, qui laissait mal présager les titres géniaux qui allaient suivre) débutait par un meurtre et un cadavre jeté dans l’eau, puis on y voyait le fantôme d’une jeune femme couchée sur son lit mortuaire au fond d’un étang, possible écho au corps de Shelley Winters dans La Nuit du chasseur. Coppola reprend dans Twixt les mêmes images fantastiques, héritées de Poe mais aussi des analyses de Bachelard sur Poe (L’Eau et les Rêves, essai sur l’imagination et la matière), enrichie d’une matière réflexive. Il y a quelque chose de fascinant à voir aujourd’hui Coppola réaliser des films qui sont à la fois les œuvres de jeunesse d’un cinéaste de 72 ans que beaucoup croyaient fini après l’échec de ses films les plus personnels, et des essais testamentaires où Coppola dresse le bilan artistique et humain d’une vie pleine de triomphes, de prophéties et de tragédies, sans jamais renoncer à l’expérimentation, savourant une indépendance financière et artistique totale et toujours avec un émerveillement cinématographique intact.

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