Olivier Père

Missouri Breaks de Arthur Penn

Arte diffuse ce soir à 20h50 Missouri Breaks (The Missouri Breaks, 1976) western révisionniste et libertaire d’Arthur Penn sur un thème proche de celui de La Porte du paradis de Michael Cimino : le recours des grands propriétaires dans les années 1880 à des tueurs professionnels pour se débarrasser des voleurs de bétails, mais aussi des mauvais payeurs ou des anarchistes. Historiquement Penn fut l’un des premiers cinéastes à réaliser un anti western, faisant entrer le genre dans la modernité avec Le Gaucher, relecture psychanalytique de l’histoire de Billy le kid avec Paul Newman, en 1958. Missouri Breaks est un western avec des ambitions politiques, mais c’est pour une autre raison qu’il est entré dans l’histoire du cinéma : l’interprétation de Marlon Brando. Au départ le producteur Elliott Kastner et Arthur Penn se réjouissent d’organiser la première rencontre à l’écran des deux plus grandes stars du cinéma américain, Jack Nicholson et Marlon Brando, avec la certitude de réunir toutes les conditions d’un succès. Penn a déjà dirigé Marlon Brando dans La Poursuite impitoyable dix ans plus tôt. Nicholson est au sommet de sa gloire avec des chefs-d’œuvre comme Chinatown et Profession : reporter et il vient de remporter l’oscar pour sa brillante interprétation dans Vol au-dessus d’un nid de coucou de Milos Forman qui est le triomphe critique et public mondial de l’année 1975. Quant à Brando, après une longue traversée du désert, il a lui aussi obtenu l’oscar du meilleur acteur grâce au Parrain de Coppola, suivi du sulfureux Dernier Tango à Paris de Bertolucci. Depuis ces deux grands succès datant de 1972 il a refusé de nombreuses propositions de films, a pris beaucoup de poids et demande des cachets de plus en plus astronomiques pour la moindre de ses apparitions à l’écran.

Dans Missouri Breaks Nicholson interprète Tom Logan, un voleur de chevaux qui va devoir affronter un redoutable tueur à gages, Lee Clayton (Marlon Brando).

Missouri Breaks

Missouri Breaks

Le tournage se révèle vite un enfer, et le film échappe totalement à ses auteurs qui ne parviennent plus à contrôler Brando qui décide de n’en faire qu’à sa tête, inventant des improvisations de plus en plus excentriques. Chaque jour Brando arrive avec des idées nouvelles qui ne sont pas forcément rassurantes pour le bon déroulement du tournage. Il décide d’adopter des accents différents pour chaque prise, avec une prédilection pour l’accent irlandais. Il improvise de longs monologues où il parle avec son cheval et lui récite des poèmes d’amour. Il accorde beaucoup d’importance à sa garde-robe, en particulier une étonnante collection de chapeaux. Le comble est atteint lorsqu’il décide un jour de chevaucher sa monture assis à l’envers sur la selle, et il parvient à surprendre tout le monde lorsqu’il débarque sur le plateau travesti en grand-mère. Arthur Penn, épuisé, baisse les bras et laisse Brando se diriger lui-même (il n’a pas le choix.) Les caprices de Brando et son jeu outré, sans parler de ses déguisements, transforment à l’écran Lee Clayton en un véritable psychopathe sexuellement ambigu, sans doute beaucoup plus effrayant et imprévisible que dans le scénario original, mais qui dénote avec le projet naturaliste du film.

Jack Nicholson n’appréciera pas beaucoup le comportement de son partenaire qui abuse aussi des pense-bêtes, ces petits bouts de papier disposés un peu partout hors du cadre pour dispenser l’acteur d’apprendre ses dialogues. Brando sera l’un des premiers acteurs à avoir recours quelques années plus tard à une oreillette durant les prises.

Malgré plusieurs scènes communes, les deux acteurs ne se croisèrent qu’une seule fois sur le tournage. Même si Brando n’est présent que quelques minutes à l’écran sur les deux heures de film, il vole la vedette à Nicholson, pourtant le vrai héros de Missouri Breaks.

On aime beaucoup Brando dans Sur les quais, Le Parrain et Le Dernier Tango à Paris, mais aussi dans les films où il fait n’importe quoi ou décide de rompre avec le professionnalisme hollywoodien, en véritable rebelle et anticonformiste qu’il était. Le point culminant de cette démarche à la fois autodestructrice et géniale sera son apparition monstrueuse et fascinante, elle aussi improvisée, dans Apocalypse Now de Francis Ford Coppola.

 

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6 commentaires

  1. Joël dit :

    Vivement ce soir!

    • Olivier dit :

      En effet ! Le deuxième film de la soirée sur Arte, The Chaser, est lui
      aussi plus que recommandé. Ce film coréen au suspens haletant est tout
      simplement l’un des meilleurs thrillers de ces dernières années…

      • nico dit :

        moins radical qu’i saw the devil mais mieux que murderer ui ^^

        • Olivier dit :

          Je n’ai pas encore vu The Murderer, mais I Saw the Devil sombrait dans le grand-guignol et la violence déplaisante, alors que j’avais tant aimé A Bittersweet Life… Mais aucun de ces films ne vaut l’indépassable Memories of Murders de Bong Joon-ho.

          • Félix dit :

            Pour ma part c’est justement cet aspect-là d’I Saw the Devil qui m’a intrigué et, finalement, plu, alors que je suis pourtant très sensible à la violence et à sa façon d’être représentée au cinéma. Là c’est quitte ou double, c’est sûr… Je comprends tout à fait que ça puisse vraiment rebuter. Moi-même j’ai d’abord eu du mal à l’encaisser, avant que ça soit ce grand-guignol et cette violence exacerbée qui me fassent percevoir ce film de vengeance autrement.
            Voici ma critique :
            http://ilaose.blogspot.com/

            J’avais aimé A Bittersweet Life aussi, mais je ne lui avais pas trouvé le même sens.

            J’espère que The Last Stand, du même réalisateur, offrira un bon rôle à Schwarzy pour son retour. Il en est capable.

            Et je suis d’accord pour dire que Memories of Murders est excellent aussi, peut-être supérieur à tout ça, en effet.

          • Olivier dit :

            Vous m’avez donné envie de donner une deuxième chance à I Saw the Devil !

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