C’est à l'Exposition universelle de 1889 que Monet découvre les nymphéas, une hybridation mise au point par un horticulteur doué. S’installant à Giverny l’année suivante, l’auteur d’Impression, soleil levant s’acharne à faire pousser ces fleurs dans un bassin artificiel – après déviation d’une rivière – que surplombe un pont japonais. Obsédé, l’artiste se fait aussi construire un atelier monumental pour composer des panneaux de douze mètres de long où il cherche à capter les variations de l’eau et de la lumière. Avec près de 300 tableaux, Monet, mettant l’horizontal du bassin à la verticale sur la toile, pousse alors l'impressionnisme aux lisières de l'abstraction. À sa mort en décembre 1926, la France rend hommage au génie, ami de Clemenceau. Mais lorsqu’en 1927 Les Nymphéas sont dévoilés au musée de l’Orangerie, les salles spécialement imaginées pour l’œuvre restent désertes : Les Nymphéas déconcertent. Après plus de deux décennies de purgatoire, la résurrection viendra des États-Unis. En 1952, le peintre américain Ellsworth Kelly (1923-2015) retrouve, dans les décombres de l’atelier de Giverny, des panneaux couverts de poussière. Lui et ses camarades de l’expressionnisme abstrait (Pollock, Rothko, Newman...) reconnaissent un héritage dans cette immersion picturale, incitant le MoMA à en acquérir deux. Au Japon, ces fleurs d'eau résonnent aussi de la familiarité des ukiyo-e, ces estampes d’Hokusai et d’Hiroshige que Monet collectionnait. Aujourd’hui, le Chichu Museum, souterrain et conçu par Tadao Ando sur l'île de Naoshima, abrite plusieurs panneaux, tandis que dans le village de Kitagawa, le jardin de Giverny, restauré grâce à des fonds américains et rouvert au public en 1980, a aussi été reconstitué.
L’univers dans un bassin
Ce documentaire retrace la trajectoire de ce chef-d’œuvre, performance de peinture et de méditation, dont la radicale modernité n’avait, à sa création, pas été comprise. À travers des archives exceptionnelles, des éclairages d'experts, de conservateurs et de témoins de cette histoire sur trois continents, le film révèle le message glissé dans ce bassin devenu univers par l’artiste rongé par l’angoisse de la guerre : l’exigence d’absolu comme forme de résistance, la nature comme refuge à préserver et le temps pour seul horizon… Comme le conclut son bel-arrière-petit-fils Philippe Piguet, Monet a voulu, avec Les Nymphéas, tendre "un miroir à la beauté du monde".