Que reste-t-il du Yémen ? En 2011, le président Ali Abdallah Saleh, qui avait unifié sous sa coupe un pays historiquement divisé entre chiites et sunnites, quitte le pouvoir après dix mois de manifestations dans le sillage des printemps arabes. Trois maigres années de liberté plus tard, les miliciens houthistes s'emparent par surprise de la capitale, Sanaa, puis en 2015 du port d'Aden, porte d'entrée de la péninsule Arabique et plaque tournante du commerce entre l'Europe, l'Asie et l'Afrique. Inquiets de la montée en puissance de ces fondamentalistes chiites, l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis bombardent massivement le pays, causant d'immenses dégâts sans débloquer la situation. Le Yémen s'enfonce dans le chaos : économie effondrée, disparition des services publics, inflation stratosphérique, famine généralisée et épidémie de choléra… En 2023, les attaques du 7 octobre contre Israël fournissent aux houthistes un nouvel objectif meurtrier. Ces partisans de l’"Axe de la résistance", aux côtés de l’Iran et du Hamas à Gaza, déclenchent pour la première fois des tirs de missiles et de drones contre l'État hébreu. En perturbant le trafic commercial en mer Rouge, ces derniers font état de leur surprenante capacité de projection, et de leur résilience face aux répliques américaines ordonnées par Donald Trump. Selon les Nations unies, le mouvement aurait profité de sa guerre contre Israël pour doubler ses forces, en recrutant 200 000 hommes supplémentaires.
Cocktail funeste
Les guerres au Yémen enchevêtrent depuis une décennie acteurs, enjeux et intérêts, dans un cocktail funeste que la presse occidentale, qui a de grandes difficultés à accéder au terrain, peine à visibiliser. Les documentaristes Miyuki Droz Arakami et Sylvain Lepetit ont pu entrer dans Aden et documenter la situation sur place : une administration absente, une armée sans matériel ni munitions et une ville enlisée dans le chaos. En combinant habilement un retour historique sur les affrontements depuis 2014, des témoignages d'experts militaires ou de militants des droits de l'homme yéménites en exil, et une contextualisation des images impressionnantes de la propagande houthiste, ce documentaire brosse le portrait alarmant d'un pays en ruine, traumatisé par une décennie de destructions et gangrené par des milices extrémistes qui embrigadent la population dès l'enfance. Dans ce pays, le plus peuplé de la péninsule Arabique, 70 % des 30 millions d'habitants ont moins de 30 ans, et ont grandi avec le ressentiment guerrier chevillé au corps.