En 1919, la famille d’Euphrosinia Kersnovskaïa, dite Frosia, a fui la révolution bolchevik pour s’installer en Bessarabie, territoire situé entre l’Ukraine et la Roumanie, qui correspond à l’actuelle Moldavie. En 1940, l’URSS envahit la région et saisit les biens de tous les propriétaires terriens. Frosia et sa mère sont chassées de leur maison, et la jeune femme est arrêtée et condamnée à la relégation en Sibérie. C’est le début de douze années d’errance au cœur du Goulag, dont elle s’évadera pour être à nouveau arrêtée puis maintes fois transférée, jusqu’au terrible camp de Norilsk au nord du cercle polaire.
Un périple inouï
À la demande de sa mère, Euphrosinia Kersnovskaïa a relaté ce périple inouï dans un journal illustré. Elle a couvert les pages d’une douzaine de cahiers à petits carreaux avec six cent quatre-vingts dessins en couleur assortis de légendes et de dialogues d’une stupéfiante précision, qui plongent le lecteur au cœur de son passé traumatique. Traduit et publié en France sous le titre Envers et contre tout, l’ouvrage constitue la matière de ce documentaire qui lui donne vie en retour, voix et ambiances sonores à l’appui. Outre leur qualité artistique, ces dessins témoignent d’une expérience humaine extrême avec une vérité poignante. Apportant un éclairage circonstancié sur le système concentrationnaire du Goulag, ils documentent les conditions de vie de prisonniers en proie, entre autres souffrances, à une faim quotidienne, et composent le portrait paradoxalement non héroïque d’une femme d’exception, qui n’a, à aucun instant, cédé au mensonge ni à l’injustice.