À Kiev, on déboulonne une statue érigée du temps du bloc soviétique, en hommage à l'"amitié des peuples de l'URSS" ; sur le front, des militaires tirent au canon en plaisantant, l'esprit ailleurs ; chez elle, une grand-mère écoute à la radio le récit des bombardements ; des enfants jouent près de l'eau à proximité d'un pont détruit ; une pelleteuse déplace des tonnes de gravats, dans le trou béant laissé par un immeuble pulvérisé ; au tribunal, un très jeune soldat russe est jugé pour le meurtre d'un civil ; à la morgue régionale n° 78, on enterre dans la boue des dizaines de cercueils ; sur une avenue, des adolescents donnent des coups de poing sur les carcasses de véhicules militaires pris à l'ennemi ; dans le soleil couchant, un cultivateur retourne son champ près d'un gigantesque obus non explosé ; sur un quai de gare, des couples s'embrassent anxieusement avant le départ vers le front ; dans un café, un orchestre improvise une gigue joyeuse ; des drapeaux ukrainiens claquent au vent, au-dessus de tombes innombrables…
L'esprit et la chair
Simon Mozgovyi, Yelizaveta Smith et Alina Gorlova, du collectif Tabor, font partie de la génération postsoviétique, façonnée "en tant qu’humains et que cinéastes" par la révolution de Maïdan en 2014. Sans commentaire, sans lieux identifiés ni personnages principaux, leur documentaire, sélectionné à la "Quinzaine des cinéastes" cannoise, observe crument ce qu'une guerre provoque dans l'esprit et la chair d'une nation, des paysages urbains éventrés, sous les sirènes des attaques, aux campagnes silencieuses où l'on évacue la population, en passant par l'entraînement des civils qui partent grossir les rangs de soldats résistant, depuis bientôt cinq ans, à l'invasion russe. Hypnotiques, finement sélectionnées et montées, ces images d’une Ukraine à jamais transformée fascinent autant qu'elles glacent