Cannes 2016 Jour 11 : La Mort de Louis XIV de Albert Serra (Hors compétition, séance spéciale)

On tient le chef-d’œuvre du Festival de Cannes, par un cinéaste dont le génie underground, révélé par ses premiers opus majestueux à la liberté sauvage et poétique, Honor de Cavalleria ou Le Chant des oiseaux, éclate aujourd’hui de manière toujours plus spectaculaire, avec La Mort de Louis XIV, leçon de ténèbres qui permet à Serra de visiter une nouvelle fois une figure historique ou mythologique, mais de manière toujours aussi surprenante, originale et inspirée, sans sombrer dans l’iconoclastie ou le hiératisme pompeux. Serra s’intéresse aux rituels, aux coulisses et aux messes basses de la grande Histoire, confinés dans l’espace clos et sombre de la chambre du roi.

Le geste artistique de Serra n’est pas du côté de l’installation ou du dispositif, trop réducteurs, trop stériles, mais du cinéma des origines, dont il retrouve la beauté, la profondeur et le sensualisme. Saturé d’annotations sonores qui font entrer la douceur estivale dans une chambre mortuaire, le film n’en est pas moins proche du cinéma muet, avec cette intuition géniale qui préside à l’enregistrement primitif du monde : la caméra capte simultanément des corps et des âmes, des acteurs et des personnages, une histoire et sa fabrication – dans le cas présent sa reconstitution.

La Mort de Louis XIV de Albert Serra

La Mort de Louis XIV de Albert Serra

Le film relate les dernières semaines de Louis XIV et sa longue agonie, la jambe gauche rongée par la gangrène, apparue après une embolie, entre le 9 août et le 1er septembre 1715. Serra s’inspire des mémoires de Saint Simon pour composer un requiem où la réflexion philosophique sur la mort et le pouvoir (pouvoir de la mort et mort du pouvoir) est amenée par les petites anecdotes qui émaillent le déroulement du film – impossible de parler de « récit », mais plutôt de retranscription de micro événements réels ou possibles qui conduisent à la fin du plus long règne de l’histoire de France, et l’interruption vitale d’un corps qui se confondait avec l’exercice du pouvoir et un pays tout entier. Cet attachement fort à l’organique et au cérémonial, Serra l’exprime avec toujours un peu de fantaisie, à l’instar des dialogues et situations qui laissent entrer l’humour, à force de périphrases, courbettes et signes ostentatoires de dévotions envers le roi, expressions comiques et pourtant sincères d’un amour absolu pour leur monarque. Serra n’a jamais été cynique ni gratuitement provocateur malgré l’orgueil grandiose de ses projets. Il l’est encore moins avec La Mort de Louis XIV où l’émotion la plus pure surgit à l’improviste. Il faut reconnaître l’apport essentiel de talentueux acteurs au cinéma d’Albert Serra, qui aime faire entrer l’aléatoire et l’accidentel sur ses tournages, mais aussi au montage et à la postproduction. Valets, docteurs, prêtres, courtisanes forment un groupe humain qui mélange l’intelligence la plus fine (Blouin, premier valet du roi) à la bêtise et l’incompétence la plus crasses (les médecins impuissants devant la maladie du roi) tandis que l’irruption d’un charlatan marseillais rappelle au bon souvenir des films précédents de Serra, avec une improvisation délirante autour des théories médicales les plus fumeuses de l’époque.

La rencontre la plus puissante, au cœur du film, est bien entendu celle entre Jean-Pierre Léaud (photo en tête de texte) et Albert Serra, tout autant que celle entre l’acteur fétiche de la Nouvelle Vague et le Roi Soleil.

Ainsi Serra met-il en scène le mouvement entre l’homme et le roi, l’homme et l’acteur. Incarné par Jean-Pierre Léaud, acteur intellectuel au meilleur sens du terme, capable de comprendre et d’exprimer l’intériorité du roi par la seule force d’un corps inerte allongé sur un lit, un visage en masque mortuaire et un regard noir comme l’abyme. Observer Léaud / Louis XIV se vider progressivement du moindre souffle de vie est une expérience obsédante qui invite davantage à la réflexion sur notre propre existence et l’ordre du monde qu’à la contemplation hypnotique dont Serra n’a que faire. Cinéma de l’intelligence, La Mort de Louis XIV se double d’un ravissement des sens, parfois douloureux parfois joyeux, avec un direction artistique et une photographie, images arrachées aux ténèbres, qui tendent au sublime.

Albert Serra © Bertrand Noël

Albert Serra © Bertrand Noël

 

 

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