Olivier Père

Battle Royale de Kinji Fukasaku

Gigantesque succès commercial au Japon, la sortie de Battle Royale (Batoru rowaiaru, 2000) s’accompagna dans son pays d’origine d’une vive polémique autour de l’éternel débat de la représentation de la violence à l’écran. Une violence d’autant plus choquante qu’elle concerne de très jeunes adolescents, conduits à s’entretuer pendant une heure cinquante. De quoi faire grincer des dents. Pourtant, sous sa carapace de produit commercial cynique et de grosse série B gavée de violence, Battle Royale n’est pas un film irresponsable.

Battle Royale débute sur un constat apocalyptique : dans un futur proche, au début du nouveau siècle, le Japon connaît une crise sociale, économique et morale sans précédent. Cette crise provoque des répercussions directes dans les collèges et les lycées, où les élèves refusent l’autorité de leurs professeurs et ne vont plus en cours. Pour enrayer le déclin du pays, une organisation nationale a inventé la Battle Royale, jeu de massacre dont le non officiel est « loi de réforme de l’éducation pour le nouveau siècle ». Choisie par hasard, une classe de troisième est emmenée sur une île déserte. Sur place, on explique aux jeunes gens qu’ils ont trois jours pour se massacrer entre eux en respectant certaines règles, sous le contrôle de leur ancien enseignant. Seul le dernier et unique survivant pourra rentrer chez lui. Ce « jeu » a pour but de stimuler l’esprit de combativité et d’initiative des jeunes générations pour les aider à surmonter les dures épreuves de la nouvelle société, qui a vu s’écrouler l’autorité morale des adultes. C’est également – et surtout – une vengeance et une punition des adultes excédés par l’indiscipline et l’agressivité de leurs enfants.

Battle Royale renvoie à de nombreuses références de la littérature ou du cinéma de science-fiction : dans le désordre, Sa majesté des mouches, La Chasse du comte Zaroff, Orange mécanique, Rollerball, Punishment Park, New York 1997 pour la société futuriste fascisante, le huis clos mortel, mais surtout les colliers explosifs qui privent les gamins de la possibilité d’évasion. Battle Royale s’inscrit donc dans une tradition de fable de science-fiction qui transforme en allégorie une hypothèse alarmiste de dérive du monde contemporain. Cependant, de nombreux commentateurs n’ont pas manqué de souligner que le film, davantage qu’à une culture littéraire ou cinématographique, faisait surtout référence à des phénomènes sociaux bien réels. Battle Royale et son jeu de mort renvoient aux parties de « paintball » où les employés de bureaux se tirent dessus avec de fausses balles, afin d’évacuer le stress et d’apprendre à éliminer leurs adversaires professionnels et surtout à la vague de programmes télévisés style « Big Brother » ou « Survivor ».

Quand il réalise Battle Royale, le vétéran Kinji Fukasaku est âgé de 70 ans. Il a déjà signé une soixantaine de longs métrages. Spécialiste du film de yakuza des années 60-70, il traîne une réputation de mécréant de la pellicule, d’un cinéaste qui tourne trop vite et abuse du zoom. Ses polars à la gloire de la pègre lui ont quand même assuré une réputation internationale et une nouvelle génération de cinéastes et de cinéphiles a réévalué son apport au cinéma de genre en louant son nihilisme moral et formel, son goût pour la violence paroxystique.

Battle Royale est filmé avec une relative sobriété, évite le principe galvaudé du faux reportage télé pour au contraire adopter une sorte de ligne claire héritée de la bande dessinée ou de l’illustration. Après une longue filmographie placée sous le signe de la déstructuration formelle, Fukasaku se décide à mettre en scène un film surcadré, rompant avec toutes ses habitudes de zoomeur fou. Battle Royale est un film carré, efficace, qui choisit une mise en scène prosaïque afin de faire davantage ressortir le caractère monstrueux de son sujet.

Quant à la portée politique de Battle Royale, les auteurs (le film est écrit par le fils de Fukasaku, d’après un roman de Takami) se gardent bien d’insister sur la critique des jeux de survie à la télévision. Davantage qu’un film de dénonciation, Battle Royale est un film de connivence avec le public jeune auquel il est destiné. À chaque plan, il semble dire : « regardez-moi, je vous ai compris. »

Le film invite les jeunes à se révolter et à lutter contre l’oppression du monde des adultes. C’est ce message subversif, ou plutôt ce clin d’œil, qui a valu à Battle Royale, à égalité avec les nombreuses scènes spectaculaires et la participation de Takeshi Kitano, un immense succès auprès des adolescents nippons. Film de circonstance, en prise directe avec les préoccupations de son public, Battle Royale appartient à cette catégorie de films commerciaux qui, à toutes les époques, ont su rendre compte des troubles sociaux et de l’état des mentalités.

Battle Royale ne prophétise rien qui ne soit pas déjà là depuis trop longtemps : la violence comme drogue, comme marchandise, comme objet de fascination ; les ruses perverses du fascisme pour utiliser les éléments indisciplinés ou marginaux de la société.

Le film devient passionnant lorsqu’il se met à comprendre vraiment les adolescents. Il saisit leurs angoisses et leur sexualité avec la justesse brute des meilleurs sitcoms. Dans Battle Royale, la situation extrême ne fait qu’exacerber les sentiments. Fukasaku se livrent alors à des scènes satiriques très réussies. Les jeunes filles ne massacrent plus leurs camarades de classe pour obéir à la loi des adultes, mais parce que celle-ci a plus de succès avec les garçons, celle-la a piqué le fiancé de l’autre, etc. On s’empoisonne par peur des garçons, on s’entretue au mini Uzi. Une jeune fille est trahie par la découverte d’un tampon dans les toilettes, preuve qu’elle a assassiné l’occupante précédente, pas encore pubère.

Pour les garçons, il s’agit de ne pas mourir puceau, et gare à la castration par une fille armée d’une serpette.

Féroce satire qui fait parfois penser à Starship Troopers, vision juste et à peine fantasmée des émois de l’adolescence (comme une version cauchemardesque de Virgin Suicides), Battle Royale a contribué, après la série des Ring, à remettre de cinéma de genre japonais sur le devant de la scène à l’orée des années 2000. Soit un cinéma parfaitement capable de critiquer la société, de garder un contact étroit avec son public, en lui parlant de sexe, de politique, et surtout de lui-même. Kinji Fukasaku est mort en 2003 au début du tournage de Battle Royale 2, une suite – pas vue – qui ne connut pas la gloire internationale de l’original et qui fut terminée par son fils Kenta. Elle est disponible, avec une version « director’s cut » de Battle Royale et de nombreux autres suppléments, dans le luxueux coffret blu-ray collector que M6 vidéo consacre au film de Kinji Fukasaku.

Le revoir aujourd’hui nous fait prendre conscience que Battle Royale est devenu un classique, un des films les plus importants des années 2000.

 

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