Olivier Père

Le Messager de Joseph Losey

Le Messager (The Go-Between, 1971) a permis à Joseph Losey d’exprimer pleinement des idées et de revenir sur des thèmes déjà inscrits dans ses longs métrages précédents, tandis que son écriture cinématographique y atteint un degré de précision proche de la perfection. Un tel accomplissement dans la filmographie de Losey n’allait se reproduire qu’en 1976 avec Mr. Klein, tourné en France avec Alain Delon.

Le Messager se déroule dans la campagne de Norfolk, au tout début du siècle dernier. Leo Colston (Dominic Guard), un jeune garçon d’origine modeste, est invité à passer l’été chez Marcus (Richard Gibson), un camarade de classe issu de l’aristocratie. Leo découvre le gigantesque manoir de Brandham Hall et une société régie par des codes qui lui échappent. Il est fasciné par la sœur aînée de son ami, la belle Marian (Julie Christie), fiancée à un lord. Marian va demander à Leo de devenir son « messager » et de transmettre en secret des lettres à son amant, Ted Burgess (Alan Bates), un métayer qui travaille dans une ferme voisine.

Dans le roman de L.P. Hartley, ces souvenirs d’un été caniculaire à la conclusion tragique sont encadrés par un prologue et un épilogue. Leo, devenu adulte, revient sur les lieux des vacances de ses treize ans et retrouve Marian, vieille dame prostrée dans ses illusions. Joseph Losey et son scénariste Harold Pinter procèdent à une complexification de la structure narrative de la source littéraire et proposent un récit où deux époques se chevauchent de manière extrêmement subtile. Le classicisme apparent de la mise en scène de Losey est contredit par une écriture temporelle moderniste qui transcende l’usage traditionnel du flash-back et se révèle finalement plus proche de William Faulkner, Henry James ou Marcel Proust que de L. P. Hartley (…)

Joseph Losey vouait une profonde admiration à Alain Resnais et il n’a jamais caché l’influence que l’auteur d’Hiroshima mon amour avait eu sur son travail à partir d’Eva. Il ne fait aucun doute que Le Messager doit beaucoup à des films comme Muriel ou le temps d’un retour (1963) et La guerre est finie (1966). Chez Resnais, le temps est multidimensionnel et le cinéaste opère grâce au montage la fusion entre passé, présent et futur. Dans Le Messager, Losey parvient à son tour à supprimer la linéarité du temps. Il confère aux images du présent une forme fragmentaire et concise, tandis que sa mise en scène accède à un certain lyrisme, nimbé d’une lumière sublime, lorsqu’il s’agit d’évoquer l’inoubliable expérience estivale du jeune garçon. Sans l’indice donné par le générique, nous pourrions penser que le film se déroule au présent, et que les images d’une autre époque sont en fait des projections dans le futur. En accordant au récit situé dans le passé une valeur romanesque et allégorique, le film démontre que les souvenirs du vieil homme sont aussi une œuvre de création et d’imagination, et non pas la simple retranscription de la réalité. Losey avait sans doute l’intention d’expliciter cette intention en confiant le rôle de Leo adulte à Hartley lui-même. Le vieil homme est finalement interprété par Michael Redgrave, qui jouait le personnage principal de Temps sans pitié.

(…)

De film en film, Losey n’a jamais cessé de dénoncer l’emprise corruptrice et destructrice de l’homme sur l’homme, à l’échelle sentimentale, morale, sociale ou historique. Le propos du Messager est d’autant plus cruel que la victime est un enfant, transformé en complice et voyeur malgré lui, qui sera détruit psychologiquement par des amants pour lesquels cette correspondance secrète ajoute de l’excitation à leur liaison sexuelle. Losey se livre à l’analyse de l’attitude inconsciemment égoïste et manipulatrice que deux adultes développent à l’égard d’un enfant.

 

Le Messager vient d’être édité en combo blu-ray et DVD par Esc. Ce texte est un extrait du livret écrit pour cette édition.

 

 

 

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