Olivier Père

L’Œuf du serpent de Ingmar Bergman

L’Œuf du serpent (The Serpent’s Egg, 1977) occupe une place particulière dans l’œuvre de Bergman. C’est son premier film tourné en anglais, si l’on excepte Le Lien qui contenait aussi de nombreuses séquences en suédois dans sa version originale. C’est surtout sa première superproduction internationale, généreusement financée par la MGM, produite par Dino de Laurentiis et Horst Wendlandt, et tournée dans des studios munichois. Le contexte historique dans lequel se déroule le film est celui du Berlin de 1923, avec comme toile de fond la montée du nazisme, le chômage et la misère engendrées par l’hyperinflation du Mark sous le régime de Weimar. De ce point de vue, le film s’inscrit dans un filon cinématographique enfanté par Les Damnés de Visconti (68), prolongé la décennie suivante par des titres à succès comme Cabaret de Bob Fosse ou Portier de nuit de Liliana Cavani. Pourtant, on aurait du mal à circonscrire L’Œuf du serpent dans le cadre étroit du « film rétro » et décoratif, soit une mode florissante dans les années 70, parfois pour le meilleur et souvent pour le pire. L’Œuf du serpent est avant tout un film de Bergman (un genre en soi), fruit d’une longue et intime gestation, dans lequel le cinéaste ressasse plusieurs thèmes qui hantent sa filmographie. On pourrait rattacher L’Œuf du serpent à un courant très sombre, quasiment horrifique, qui traverse l’œuvre de Bergman, soit dans des films entiers, soit dans des séquences éparses. L’Heure du loup bien sûr, cauchemar gravé sur la pellicule, mais aussi Persona ou De la vie des marionnettes par exemple. La période historique du nazisme devient presque un prétexte pour Bergman pour explorer les thèmes du Mal, de la persécution, de la névrose, et même de l’hypnose et de la vampirisation. De toute évidence, L’Œuf du serpent est pensé et exécuté par Bergman comme un film expressionniste. Il entretient des relations directes avec les trois « Mabuse » de Fritz Lang, avec les figures du savant criminel qui se livre à des expériences « psychologiques » et prophétise une nouvelle race de surhommes, mais aussi celle du commissaire Bauer, émanation de Lohmann, interprété par Gert Fröbe, qui jouait un rôle similaire dans Le Diabolique Docteur Mabuse, ultime film de Lang. Le patronyme du docteur, Vergerus, revient à plusieurs reprises dans l’œuvre de Bergman, notamment pour désigner un autre personnage maléfique, celui du beau-père pasteur de Fanny et Alexandre. Les caméras et micros cachés qui enregistrent les moindres gestes puis l’agonie de cobayes humains dénoncent l’utilisation du médium cinématographique comme moyen de surveillance et d’asservissement, au service des totalitarismes d’hier, d’aujourd’hui et de demain. L’Œuf du serpent n’est pas plus politique que les autres films de Bergman ; il propose une nouvelle réflexion sur le Mal, à une plus large échelle que certains titres plus introspectifs et intimistes.

Ingmar Bergman, peu habitué à diriger des centaines de figurants dans un film d’époque, guère intéressé par les plans d’ensemble, garde un souvenir exécrable du tournage de L’Œuf du serpent. Pourtant l’idée de confier un budget important au maître suédois ne manquait pas de panache. On la doit à Dino De Laurentiis, producteur qui aura durant toute sa longue carrière conservé l’ambition de travailler avec les meilleurs cinéastes de son temps, et de respecter leurs visions créatrices. Indifférent au luxe de la reconstitution historique, Bergman se concentre la plupart du temps sur les visages des protagonistes, filmés en gros plans et sculptés dans la pénombre. Avec son fidèle directeur de la photographie, Sven Nykvist, il imagine une véritable plongée dans les ténèbres de la psyché, un voyage au bout de la nuit qui va engloutir le personnage principal, Abel Rosenberg (David Carradine, excellent), pris dans un engrenage de folie et de mort. Le résultat est fascinant, et L’Œuf du serpent, mal reçu au moment de sa sortie, n’a cessé d’être réévalué depuis, y compris par Bergman vers la fin de sa vie.

A noter que les décors des rues et des immeubles berlinois des années 20 furent réutilisés trois ans plus tard par Rainer Werner Fassbinder qui y tourna Berlin Alexanderplatz, sa série fleuve adapté du roman d’Alfred Döblin.

 

 

L’Œuf du serpent est disponible dans une belle édition combo DVD Blu-ray, proposé par Rimini.

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