Olivier Père

L’Ile de Kim Ki-duk

Mort le 11 décembre 2020 à Riga en Lettonie, à l’âge de 59 ans, Kim Ki-duk avait vu son étoile pâlir au fil des ans en raison de films de moins en moins convaincants et d’une mauvaise réputation de cinéaste violent et sexiste. Kim Ki-duk, autodidacte issu d’un milieu modeste, avait consacré plusieurs films au monde des marginaux, sans se soucier des règles de bienséance ni des diktats formels, parfois avec succès. Il fut, au début des années 2000, l’un des principaux artisans du nouveau cinéma coréen, qui déclencha un intérêt aussi tardif que véhément pour la production de ce pays de la part de la critique et des festivals internationaux. Premier film de Kim Ki-duk à bénéficier d’une distribution en France et d’autres territoires en dehors de l’Asie, L’Ile (Seom, 2000) suscita à l’époque des réactions aussi enthousiastes qu’épouvantées. Sélectionné à Venise, le film fut encensé en Europe, tandis que son pays d’origine lui réserva un accueil glacial. Le cinéaste y proposait une lecture du sexe plutôt franche et concrète, pour ne pas dire brutale. Il faut bien avouer que L’Ile est traversé d’images particulièrement éprouvantes, même pour les spectateurs avertis. Les pires ne concernent pas les bons et mauvais traitements (simulés, on l’espère) que s’infligent les acteurs entre eux mais les diverses tortures et mises à mort d’animaux en tout genre (cela va du ver de terre à la grenouille en passant par le chien et la perruche, sans oublier un malheureux poisson transformé en sashimi vivant). En raison de ses excès sadiques et malsains, L’Ile est un film au-delà du bien et du mal. Sa représentation symbolique du monde le rapproche du surréalisme. L’Ile se place d’emblée hors de la société, dans un décor en vase clos qui théâtralise à outrance ses rites et ses vices (sexe qui se paie, loisirs qui se méritent, humiliations sociales). Une mystérieuse jeune femme, muette et très belle (interprétée par Suh Jung, une comédienne non-professionnelle), s’occupe d’îlots de pêche au milieu d’un site naturel, sortes de petites cabanes flottantes sur lesquelles des employés viennent le week-end tremper leur ligne et leur nouille. Car la pêche, davantage qu’à la méditation, incite ici au sexe, le sport favori de l’homme, et des prostituées viennent visiter les types. La propriétaire de ce bordel flottant donne parfois de sa personne, mais aime également punir ses hôtes, hommes d’affaires et pères de famille qui se paient une bonne tranche de régression (l’un d’eux chie dans l’eau en téléphonant à sa fille). Un homme suicidaire qui vient d’assassiner sa femme et son amant se réfugie dans un des îlots dans l’intention de se tuer, mais une violente attirance charnelle naît entre lui et la fille. On assiste peu à peu à un brouillage de la ligne de flottaison entre la loi, le commerce et la pulsion, et à la naissance d’un couple uni par la souffrance (la fameuse scène binaire des hameçons) et le plaisir. L’île et son personnage de femme-piège, prédatrice et animale, évoquent bien sûr quelques grands titres, japonais, sur le même sujet, Onibaba ou La Femme des sables, œuvres avec lesquelles le film de Kim Ki-duk partage un sens hypertrophié de l’esthétisme et du cadre. Chaque plan de L’Ile est magnifiquement composé, regorge de métaphores psychanalytiques. On a affaire à un film de plasticien et de théoricien, sans que ni le discours du film, ni ses recherches visuelles en fasse un objet poseur et lénifiant. L’Ile comporte plusieurs scènes dignes des meilleurs films d’horreur – la naïade vengeresse surgissant des flots, comme des plus noires comédies – les humains pêchés à la ligne. Eros et Thanatos ont régulièrement inspiré les arts et le cinéma. La valeur excrémentielle de l’argent se retrouve déjà chez Sade. L’Ile se révèle passionnant grâce à sa mise en scène, à la fois épurée, littérale et grotesque, des mécanismes pulsionnels de sexe et de mort. Nous sommes particulièrement impressionnés par l’univers amniotique créé par le cinéaste. Le décor contamine les corps, qui sécrètent plus que de raison. La dernière scène est à la fois la plus belle, la plus picturale et la plus attendue, conclusion logique d’un film parfaitement maîtrisé. L’homme disparaît dans le sexe de la femme, la vie et la mort, le végétal et l’organique se fondent. Une très belle histoire d’eau.

Ressortie en salles mercredi 20 octobre, distribué par Mary-X Distribution.

L’Ile est également disponible en Blu-ray, édité par Spectrum Films.

 

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