Olivier Père

La trilogie optimiste de Dino Risi

La « comédie à l’italienne » s’est souvent distinguée par sa cruauté. Il s’agissait dans les années 60 et 70 de traiter sur un ton grotesque des sujets dramatiques, d’oser des conclusions malheureuses à des odyssées dérisoires. Le Pigeon de Mario Monicelli ou Le Fanfaron de Dino Risi posèrent les bases de ces comédies « négatives » où le rire était la manifestation d’un profond désespoir, ou d’un regard particulièrement critique sur la société et l’homme italiens. Pourtant tout n’avait pas été toujours aussi sombre. Il y eut aussi, quelques années plus tôt, des comédies italiennes légères et joyeuses, souvent signées par les mêmes cinéastes, qui posaient un regard bienveillant sur des personnages gentiment benêts ou ridicules : la trilogie des Pain, amour… avec Gina Lollobrigida et Vittorio De Sica, les comédies napolitaines avec Totò et Sophia Loren, ou ces trois films de Dino Risi qui marquent les réels débuts d’un cinéaste majeur dont l’œuvre future se distinguera par un pessimisme grinçant ou un désenchantement morbide.

Pauvres mais beaux (Poveri ma belli, 1956) est le premier film important de Dino Risi en début de carrière et l’un des titres les plus significatifs de la vague du « néoréalisme rose » qui va s’imposer dans la production transalpine à la fin des années 50 et au début des années 60. Après les heures tragiques de l’immédiat après-guerre il s’agit encore pour les cinéastes italiens de porter un regard sociologique sur les mœurs et coutumes de leurs concitoyens, mais au travers d’histoires sentimentales ou comiques, en phase avec le « boom » économique. Cette prospérité retrouvée va aiguiser la verve ironique, et satirique des auteurs de comédies qui vont épingler les travers des Italiens, se moquer d’eux avec cruauté ou gentillesse.

Dino Risi a souvent fait preuve de férocité et même de cynisme dans certains de ces meilleurs films. Il est déjà très en verve dans Pauvres mais beaux et certaines scènes annoncent l’esprit des Monstres – le bal où presque tous les jeunes participants possèdent des physiques disgracieux, mais cette comédie romaine sans excès de cruauté est une farce critique sur le mâle italien et son obsession pour le sexe opposé. Romolo (Maurizio Arena) et Salvatore (Renato Salvatori) sont deux amis inséparables issus des milieux populaires de Rome, même s’ils ont la chance d’habiter à deux pas de la Piazza Navona, au cœur de la Cité Eternelle. Insouciants et charmeurs, ils vivotent de petits boulots (l’un est vendeur dans le magasin de disques de son oncle, l’autre est garçon de cabine dans une guinguette sur les bords du Tibre) et consacrent la majeure partie de leur temps à draguer – maladroitement – les filles. Ils tombent tous les deux amoureux de la plus belles de toutes, Giovanna (Marisa Allasio) et vont de disputer les faveurs de la jeune femme, elle-même hésitante et aguicheuse. Pauvres mais beaux est coécrit par Risi avec Pasquale Festa Campanile et Massimo Franciosa, scénaristes duettistes qui ne tarderont pas à passer à la mise en scène. Les trois hommes se moquent du machisme puéril de leurs personnages principaux, mais on les devine complices dans le désir de filmer et de séduire de jeunes et jolies starlettes. Les auteurs – et par la même occasions les spectateurs masculins – sont ici particulièrement bien servis puisque Giovanna est interprétée par la spectaculaire Marisa Allosio, dont les robes d’été et le bikini blanc mettent en valeur l’érotisme ingénu et les formes généreuses. La Allasio était une sorte de Sophia Loren blonde ou de Brigitte Bardot italienne, en beaucoup moins scandaleuse que le sex-symbol français. Dans Pauvres mais beaux les polissonneries sont bon enfant et la morale catholique est sauve. Giovanna restera fidèle à son grand amour. Las de courir en vain après tout ce qui porte un jupon, les deux copains trouveront le futur bonheur conjugal à leur porte. Les jeunes rebelles prolétaires aspirent eux aussi au conformisme de la petite bourgeoisie, rattrapés par le consumérisme et le confort d’une vie sans histoire.

Marisa Allasio, Ettore Manni, Renato Salvatori et Maurizio Arena dans Pauvres mais beaux de Dino Risi

Risi pointe du doigt une forme de veulerie ordinaire, de triomphe de la médiocrité sur un mode badin – il poursuivra dans cette voie avec davantage de violence dans les années 70, signant des films plus noirs et cyniques sur la société italienne. Pauvres mais beaux est un Risi très drôle, plein d’insolence. Maurizio Arena et Renato Salvatori dans son premier grand rôle sont parfaits, entourés de seconds rôles truculents – comme les frères Memmo et Mario Carotenuto, respectivement en conducteur de tram de nuit qui loue le lit de Salvatore pour pouvoir dormir la journée et en oncle de Romolo, myope et amateur de chair fraiche. La photographie noir et blanc de Tonino Delli Colli offre de magnifiques prises de vues de Rome, ce qui ne gâche rien.

Le succès du film entrainera une suite immédiate sortie en 1957, avec la même équipe devant et derrière la caméra : Belles mais pauvres (Belle ma povere) qui fut d’abord exploité en France sous le titre, mal traduit de l’original, de Beaux mais pauvres. C’est une suite de circonstance réalisée en vitesse, dans laquelle Risi et ses collaborateurs se montrent moins inspirés et enchaînent les gags potaches et les situations amusantes avec les mêmes protagonistes qu’on retrouve fiancés, et dans l’obligation de trouver un emploi et de l’argent pour pouvoir se marier. Mais le charme opère toujours, et le comique d’observation sociale demeure très pertinent.

Pauvres Millionnaires (Poveri milionari, 1959) est la troisième partie de la série de comédies populaires initiée par Pauvres mais beaux et Beaux mais pauvres en 1957, une fois de plus entreprise en raison du formidable succès des deux premiers films.

On y retrouve Risi et les duettistes Massimo Franciosa et Pasquale Festa Campanile (futur réalisateur) au scénario, ainsi que la plupart des membres des équipes technique et artistique déjà présents sur Pauvres mais beaux.

Au début de Pauvres Millionnaires les deux compères Salvatore et Romolo se sont enfin mariés. Devenus beaux-frères ils partent avec leurs moitiés en voyage de noces à Florence. En raison des maladresses de Salvatore et d’actes manqués à répétition le départ en train tourne au désastre et les jeunes mariés ratent complètement leur escapade matrimoniale.

Les jeunes héros de Pauvres millionnaires apparaissent dès la séquence initiale comme des enfants mal dégrossis à peine sortis du giron familial et lancés de façon hasardeuse dans le monde des adultes. Leur installation dans un appartement moderne en banlieue, loin de leurs parents habitant Piazza Navona, au cœur de Rome, confirme cette impression. L’appartement situé à un rez-de-chaussée dans un immeuble en construction se révèle invivable, sans fenêtres ni meubles et en pleins travaux. Plus encore que dans les films précédents Salvatore est présenté comme un véritable empoté, gaffeur et incompétent, suscitant la consternation de son épouse et de son meilleur ami à chacune de ses initiatives. Avec ce troisième film Risi et ses coscénaristes changent de registre. Ils atténuent la chronique sociale et l’étude de mœurs – toujours présentes – pour amplifier les effets comiques, les quiproquos et les gags burlesques. Le coup sur la tête qui provoque l’amnésie de Salvatore ne le rend pas plus intelligent mais lui permet en quelque sorte de traverser le miroir et de découvrir la haute société, passant du statut de petit employé à directeur du grand magasin où il travaillait avec son ami Romolo. Ce postulat improbable rompt avec le néoréalisme rose et se rapproche de la fantaisie des comédies américaines. Risi enchaîne les situations irrésistibles nées du décalage permanent du comportement lunaire de Salvatore propulsé dans l’univers luxueux de l’aristocratie industrielle de Rome, tandis que Romolo continue à patauger dans la mouise. Les problèmes d’argent, de logement, les désillusions professionnelles… Risi parle encore de la société italienne et des problèmes des nouvelles générations, mais il le fait sans se prendre au sérieux ni appuyer ses intentions satiriques. Pauvres Millionnaires permet à Renato Salvatori de donner libre cours à sa verve comique dans le rôle de Salvatore, avec un festival de mines ahuries. Dans ce troisième film de la série Renato Salvatori se détache enfin de ses camarades, s’empare du devant de la scène. Sylva Koscina, toujours aussi séduisante, est très drôle en héritière farfelue qui s’amourache de Salvatore. Pauvres Millionnaires vient clore la période inaugurale de la filmographie de Risi, légère et insouciante, avant que le réalisateur n’exprime sa mélancolie ou sa cruauté dans des comédies grinçantes (Le Veuf, réalisé la même année) ou des drames plus intimes (L’Inassouvie en 1960, son premier chef-d’œuvre). C’est un feu d’artifice d’humour et d’énergie, une comédie sans prétention mais où l’on ne s’ennuie jamais, et qui possède un charme fou. C’est surtout un film où l’on sent constamment le plaisir qu’ont pu prendre ses auteurs et ses acteurs sur le tournage, et aux différentes étapes de sa fabrication.

La Trilogie optimiste de Dino Risi

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