Olivier Père

Cannes 2017 : L’Amant double de François Ozon (Compétition)

Chloé (Marine Vacht) est une jeune femme fragile et dépressive, qui souffre de maux de ventre d’origine psychosomatique. Elle décide d’entreprendre une psychothérapie. Les premières séances apaisent ses douleurs et lui apportent une certaine sérénité. Elle tombe rapidement amoureuse de son psychiatre, Paul (Jérémie Renier), qui n’est pas insensible au charme de sa patiente.

La jeune femme paraît enfin épanouie. Quelques mois plus tard, le couple décide de s’installer dans un appartement commun. Chloé découvre alors que Paul lui a caché une partie de son identité. L’Amant double est librement inspiré d’un roman policier de Joyce Carol Oates écrit sous le pseudonyme de Rosamond Smith, Lives of the Twins (1987), publié en France sous le titre L’Amour en double en 1989. Ozon y a sans doute puisé un argument narratif susceptible de satisfaire son désir de thriller psychanalytique et sexuel.

François Ozon, réalisateur caméléon, est un cas dans cinéma français. Tandis que d’autres collectionnent les effets de signature et s’enferment dans le confort de l’auteurisme, Ozon multiplie les écarts et semble s’amuser à brouiller les pistes, en cherchant l’inspiration dans des sources très diverses et en enchaînant les films qui se suivent et ne se ressemblent pas, du moins en surface. Après Frantz drame historique en noir et blanc qui revenait sur les traces d’un film antimilitariste muet de Lubitsch, L’Amant double adopte le style chic et choc de certains maîtres modernes du suspense. Ozon lorgne en permanence sur les modèles du genre signés Polanski, De Palma et Verhoeven (dans L’Amant double un chat gris observe les ébats de sa maîtresse, écho probable à l’ouverture de Elle), sans oublier Cronenberg avec le thème de la gémellité et les allusions directes à Faux-semblants. Le cinéaste fait preuve d’une réelle brillance visuelle et enveloppe son film d’un vernis glacé et luxueux qui renvoie à la psyché de son héroïne, le corps et l’esprit verrouillés par un traumatisme secret. Le film visite des appartements bourgeois, des salles de musée d’art contemporain, des intérieurs impersonnels et cossus. Comme dans Pulsions de De Palma ce décorum clinquant et froid souligne le vide affectif de l’héroïne et l’angoisse liée au sexe. Si L’Amant double est sans doute le film de Ozon le mieux mis en scène, ses qualités formelles font également ressortir la roublardise du cinéaste et sa superficialité, notamment dans la description psychologique du personnage de Chloé. Ozon a toujours aimé jouer avec la poupée avec ses actrices, qui se prêtent docilement à l’exercice et doivent certainement en tirer un certain plaisir. Il y a quelque chose de désagréable dans le traitement du personnage de Chloé, beaucoup moins sensible que celui de la jeune allemande interprétée par Paula Beer dans Frantz. Le gros plan gynécologique qui ouvre le film, reliant par un fondu enchaîné le sexe de Chloé à son œil dans un mouvement allant de l’organique au mental peut passer pour une provocation. Il témoigne surtout de l’impuissance du cinéaste à témoigner autre chose que de la curiosité pour son héroïne, explorée de fond en comble, sans la moindre empathie.

Un cinéaste comme Almodóvar a tendance à féminiser entièrement son univers, tandis que Ozon masculinise et homosexualise tout, de manière plus ou moins subtile, parfois jusqu’au délire – avec des idées assez grossières mais amusantes. En fin de compte, la perversité de surface de L’Amant double réserve d’agréables surprises aux amateurs de cinéma bis, avec des dérapages assumés dans le Grand-Guignol, des retournements de situations, des scènes choc à la limite de l’absurde qui nous empêchent de nous ennuyer et nous rassurent au moins sur une chose : François Ozon ne se prend pas au sérieux.

 

En salles depuis le 26 mai, distribué par Mars Films.

Marine Vacht dans L'Amant double de François Ozon

Marine Vacht dans L’Amant double de François Ozon

 

Catégories : Actualités

Un commentaire

  1. ballantrae dit :

    Alors que je n’aimais guère Ozon à l’exception de Regarde la mer et Sous le sable (et peut-être Angel qu’il me faudrait revoir), je dois avouer ma surprise face aux réussites successives de Frantz puis de cet Amant double qui formellement imposent une sorte de netteté plastique, de soudaines trouées formelles stimulantes qui ne sont pas si répandues.
    A l’évidence , Ozon demeure un cinéaste très référentiel, très malin : le fantôme de Heimat plane sur Frantz, ceux des cinémas de Polanski/ Lynch/ De Palma/Cronenberg habitent L’amant double…et pourtant, cette fois, les références sont enfin digérées et pas simplement absorbées. Le récit suit une ligne assez nette pour ne pas se perdre dans les digressions, assez biscornue et excessive pour ne pas simplement accomplir un programme préconçu.
    Ozon certes reste à la surface même quand il parle du corps et exhibe l’anatomie mais ce sujet de la surface (et de ce que qu’elle cache) fonde une machinerie fascinante: le mentir vrai de Frantz ainsi se fait l’écho des replis retors du jeu d’illusions dans lequel se promène Chloé.
    Même certaines excroissances ( la proposition sexuelle vraiment curieuse de Chloé à Paul, la césarienne cauchemardesque) semble faire partie d’un jeu auquel on se prête volontiers compte tenu du brio formel d’ensemble certainement dû aussi à l’un des plus brillants chefs op du moment Manu Dacosse déjà à l’oeuvre sur les deux premiers films du duo Cattet /Forzani et sur Evolution de Lucile Hadzihalilovic soit les trois meilleures propositions de cinéma de genre francophone de ces dernières décennies, à mon sens…avec les folies inclassables de Mandico.
    Je ne saurai changer d’avis radicalement envers son cinéma trop souvent petit malin sur un mode post moderne confortablement hautain ( 8 femmes et la distanciation, Potiche et son « détournement » du boulevard à des années lumières du plaisir partagé d’un Resnais envers le théâtre des 30 dans Mélo ou Vous n’avez encore rien vu, envers l’opérette dans Pas sur la bouche) , trop malin aussi dans ses mécaniques narratives ( Dans la maison, 5×2, Jeune et jolie), adepte du kitsch qui en donne l’antidote et donc le juge, rendant le spectateur malin à peu de frais ( Sitcom, Une nouvelle amie, 8 femmes, Gouttes d’eau sur pierres brûlantes).
    Cependant, je suis obligé de reconnaître qu’en deux films il a su m’intéresser voire susciter par moments une réelle admiration notamment pour sa précision formelle qui en fait un esthète accompli qui sait faire vibrer ses personnages avec une profondeur étonnante.
    Le comparer à Almodovar me semble encore un peu cruel tant le maître espagnol a su depuis longtemps déjà se débarrasser des fioritures des débuts pour plonger assez profondément dans les labyrinthes émotionnels de ses personnages.

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