Olivier Père

Les Portes de la nuit de Marcel Carné

ARTE diffuse lundi 3 avril à 20h50 Les Portes de la nuit (1946) de Marcel Carné, dans la récente restauration haute définition effectuée par Pathé pour le blu-ray du film. Cette nouvelle version nous donne l’occasion de revoir un film maudit, dont l’échec critique et public au moment de sa sortie a occulté les qualités et l’ambition. Les Portes de la nuit succède immédiatement aux Enfants du paradis et aux Visiteurs du soir, deux des films les plus importants de Carné tournés durant l’Occupation. A la Libération, Carné entend renouer avec le réalisme poétique ou le fantastique social de ses films d’avant-guerre, en compagnie de ses principaux partenaires artistiques, le scénariste et dialoguiste Jacques Prévert et le décorateur Alexandre Trauner. Le pari fou de Carné et de Prévert est de traiter « à chaud » l’atmosphère trouble des premiers mois qui suivirent la fin de l’Occupation allemande dans un film de fiction. Les Portes de la nuit conte une histoire d’amour tragique le temps d’une nuit, dans les quartiers populaires du nord de Paris, Barbès Rochechouart et ses environs. Un vagabond énigmatique y incarne le Destin, qui va orchestrer le coup de foudre entre un jeune prolétaire et une belle inconnue dont le manteau de fourrure et les bijoux trahissent l’appartenance à un milieu très aisé. Cette passion impossible mais si souvent traitée au cinéma permet aux auteurs d’introduire des thème beaucoup plus audacieux : la cohabitation impossible entre anciens résistants et collaborateurs, l’abjection des héros de la dernière heure, le refus du pardon pour les traîtres et les délateurs. Carné décrit un climat de suspicion et de mépris où d’anciens collabos essaient de se payer une virginité et s’inventant une conduite irréprochable et même des actes courageux pendant l’Occupation. Le dégoût moral qu’inspirent ces tristes individus concerne leurs actions passées et les malfaisances qu’ils continuent de perpétrer après 45, ayant réussi à échapper à la justice. Mais le Destin finira par les rattraper. Les rôles des amants devaient à l’origine être tenus par Marlene Dietrich et Jean Gabin. Le désistement des deux stars fut un coup dur pour le film. Leurs remplaçants, Nathalie Nattier et le débutant Yves Montand (photo en tête de texte) manquent certainement de charisme et d’assurance, et contribuèrent sans doute à la déception causée par le film au moment de sa sortie. Mais les raisons du rejet des Portes de la nuit sont plus profondes, et tiennent à ce mélange de poésie des faubourgs un peu datée et de règlements de comptes entre ouvriers communistes, anciens maquisards et voyous de la rue Lauriston, recyclés en exploiteurs des habitants du quartier. Dans le cinéma français les monstres ou les pourris sont souvent plus intéressants que les personnages positifs. Saturnin Fabre et Serge Reggiani, salauds de père et fils, livrent dans Les Portes de la nuit des interprétations mémorables, à l’instar de Pierre Brasseur en mari bourgeois éconduit. Si le film – le dernier que Carné et Prévert feront ensemble – n’a pas bien marché, la chanson « les feuilles mortes » (paroles de Prévert, musique de Joseph Kosma) a accédé à une notoriété et une longévité exceptionnelles.

Serge Reggiani dans Les Portes de la nuit de Marcel Carné © Pathé Films

Serge Reggiani dans Les Portes de la nuit de Marcel Carné © Pathé Films

Jane Marken et Jean Vilar Serge Reggiani dans Les Portes de la nuit de Marcel Carné © Pathé Films

Jane Marken et Jean Vilar
dans Les Portes de la nuit de Marcel Carné © Pathé Films

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