Olivier Père

Détenu en attente de jugement de Nanni Loy

Si l’on écrivait le roman de Alberto Sordi, ce serait le roman de l’Italie. L’acteur a accompagné au gré de sa longue filmographie les métamorphoses et les paradoxes de la société italienne de la seconde moitié du XXème siècle. Il est devenu le visage de son pays, pour le meilleur et le pire. Vedette populaire prête à incarner les faiblesses, les défauts, voire les bassesses de ses concitoyens, toutes classes confondues, Sordi fut le grandiose interprète de l’âge d’or de la comédie italienne, acteur de prédilection des ténors du genre. Il fut également l’auteur presque complet de certains titres au fort contenu satirique, devant et derrière la caméra.

Un coffret réunit cinq des meilleurs films de Sordi. Quatre chefs-d’œuvre (Une vie difficile de Dino Risi, L’Argent de la vieille de Luigi Comencini, Mafioso de Alberto Lattuada, Détenu en attente de jugement de Nanni Loy) et un cinquième film moins important mais très réussi (Il vigile de Luigi Zampa). Il vigile et Détenu en attente de jugement sont édités en DVD pour la première fois en France.

Parmi ces films, Détenu en attente de jugement (Detenuto in attesta di giudizio, 1971) de Nanni Loy est sans doute le moins connu et le moins vu, demeuré totalement inédit en France. C’est pourtant l’un des titres essentiels de la filmographie de Sordi et du cinéma italien des années 70.

Détenu en attente de jugement n’est pas un film de Sordi comme les autres. Il ne s’intéresse pas aux particularités de la société italienne mais tend à un propos universel. Le film n’évoque pas les thèmes de la mafia, de la corruption, du boom économique, de la lutte des classes, du rapport nord sud ou du « qualunquismo », mais celui de l’enfer carcéral. Détenu en attente de jugement conte l’histoire d’un honnête citoyen plongé du jour au lendemain dans un cauchemar judiciaire. Giuseppe Di Noi est un géomètre italien installé en Suède depuis sept ans. Il y a fondé une famille et y a fait fructifié ses affaires. A la veille d’un chantier important, il décide de prendre des vacances méritées avec sa femme et ses deux enfants pour leur faire visiter pour la première fois son pays natal adoré. Contre toute attente, il est arrêté de manière arbitraire à la frontière italienne et jeté en prison pendant des semaines sans rien comprendre de son sort.

Il est difficile de parler de comédie à l’italienne, même noire, à propos de Détenu en attente de jugement qui est peut-être l’un des films les plus angoissants jamais réalisés. Le spectateur assiste terrifié au calvaire d’un homme innocent incapable de faire entendre sa voix dans un dédale de cellules d’isolement et de procédures judiciaires absurdes. On aurait tort de réduire le film à une simple volonté dénonciatrice. Il ne s’agit pas d’une critique des dysfonctionnements du système judiciaire italien, pourtant décrit dans ses moindres détails, mais d’un récit métaphysique sur la prison. Jacques Lourcelles fut le premier à souligner l’importance du long métrage de Nanni Loy en saluant ses qualités exceptionnelles dans son Dictionnaire des films. Il le présente comme « l’un des rares films authentiquement kafkaïens de l’histoire du cinéma. »

La mésaventure de Sordi, d’abord décrite sur le ton de la plaisanterie cruelle, s’enfonce dans les cercles de la violence, de la mort et de la folie. Parfois considéré comme un simple bouffon ou un sympathique cabotin, Sordi fait preuve ici d’un investissement total et atteint une dimension tragique. Détenu en attente de jugement appartient à la catégorie des films inoubliables, terrifiants et douloureux. Sa redécouverte s’impose.

 

 

Coffret Alberto Sordi (5 films) édité par Tamasa

 

Catégories : Actualités

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *