Olivier Père

Trois films de Marcel L’Herbier

On se souvient de Marcel L’Herbier comme l’un des pionniers de l’art cinématographique, avec des films muets qui établirent une véritable spécificité de l’écriture visuelle, inspirée par le symbolisme. L’Herbier fut l’un des grands noms du cinéma d’avant-garde français, avec des productions prestigieuses comme El Dorado, L’Inhumaine, L’Argent, Feu Mathias Pascal ou L’Homme du large. Ces films réalisés dans les années 20 demeurent ses plus célèbres titres, inscrits dans l’histoire du cinéma, alors que la carrière de L’Herbier se poursuivit jusque dans les années 50, où il fut l’un des premiers à s’intéresser à la télévision en signant plusieurs « dramatiques télé ».

Pour L’Herbier, le passage au parlant signifia sans doute la fin du cinéma considéré comme un art, l’abandon des expérimentations formelles, pour des productions – souvent des commandes – destinées au grand public et davantage inféodés aux genres populaires, avant de sombrer dans l’académisme.

Cela n’implique pas que L’Herbier renonça à toute ambition. Il privilégia souvent les grands sujets historiques, les adaptations littéraires, avec un goût personnel pour les films en costumes. Sa période sonore culmine dans les années 30, avec quelques grands succès critiques et commerciaux comme Le Bonheur (un chef-d’œuvre), La Tragédie impériale ou ces trois films rares, longtemps invisibles que proposent Les documents cinématographiques en DVD en version restaurée : La Route impériale (1935), Veille d’armes (1935) et Entente cordiale (1939).

La Route impériale

La Route impériale

La Route impériale est un film d’aventures coloniales, genre qui triomphait sur les écrans français avec des titres comme La Bandera de Duvivier ou Le Grand Jeu de Feyder, entre exaltation d’un imaginaire exotique et propagande. Le film de L’Herbier, d’après un roman de Pierre Frondaie « La maison cernée », possède la particularité de raconter une histoire du point de vue anglais, avec des personnages qui appartiennent à l’armée britannique, bien qu’étant interprétés par des comédiens français. L’action se situe en 1935, en Irak. Un régiment anglais défend la route des Indes menacée par les rebelles. Un nouvel officier rejoint la garnison sous une fausse identité, car il a été suspecté de trahison avec l’ennemi et souhaite laver son honneur. La seule à le reconnaître est l’épouse du colonel, dont il fut l’amant. Le film mêle suspens, action et scènes sentimentales. Le scénario évoque les tensions géopolitiques de l’époque au Moyen-Orient, à quelques années du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, et plaide pour un rapprochement avec l’Angleterre, alors que l’Italie fasciste s’apprête à envahir l’Ethiopie. Les péripéties de La Route impériale permettent d’évoquer Les Trois Lanciers du Bengale de Henry Hathaway sorti en France en janvier 1935 et source probable d’inspiration des producteurs du film de L’Herbier, avec peut-être « Les Quatre Plumes blanches », roman de Mason qui avait déjà été adapté trois fois à l’écran avant la célèbre version de 1939 réalisée par Zoltan Korda. Le style de Marcel L’Herbier y est moins guindé qu’à l’accoutumée et le cinéaste livre un plaisant spectacle qui oscille entre mélodrame et aventures feuilletonesques.

Veille d'armes

Veille d’armes

Tourné et distribué la même année, à quelques mois d’intervalle, Veille d’armes est un autre film d’aventures militaires, situé du côté français cette fois-ci, avec une dramaturgie comparable à La Route impériale. Un croiseur de la flotte française, en rade à Toulon, est chargé d’une mission dangereuse à l’étranger. Le film fut sans doute motivé par la volonté de rendre hommage à la marine française, dans un contexte de réarmement de l’Allemagne nazie et de menaces de guerre imminente sur l’Europe. Veille d’armes est une production de prestige qui bénéficie de la présence de grandes vedettes de l’écran des années 30, Annabella, Victor Francen ou Pierre Renoir. La dimension de drame mondain n’est pas exclue grâce à l’unique présence féminine à bord du vaisseau, l’épouse du commandant, qui sauvera l’honneur de son mari lors du procès final. La production a bénéficié du soutien logistique de la marine, ce qui confère à l’attaque en pleine mer un surcroît de réalisme, tandis que la majeure partie du film a été tournée en studios. Annabella y est magnifique d’élégance et de charme, vêtue d’une inoubliable robe blanche aux motifs d’orchidées lors de la réception donnée sur le vaisseau avant l’ordre de départ. Incarnation d’un glamour à la française, elle est aussi excellente actrice. Son personnage est déchiré par un dilemme moral, amoureuse de son mari mais compromise malgré elle par son ancien amant, officier sur le croiseur. Elle recevra pour ce rôle le prix d’interprétation féminine à la Mostra de Venise.

Entente cordiale est encore plus frontalement politique que les deux films précédents. A la veille de la guerre, l’intention de L’Herbier est de rappeler un épisode fondateur des relations diplomatique entre la France et l’Angleterre, et de prêcher pour l’alliance des deux pays en face de la menace nazie. Ce rapprochement historique, après mille ans de guerres entre la France et l’Angleterre, aura pour principal artisan le Prince de Galles devenu Edouard VII à la mort de sa mère la reine Victoria. Le Francophile, jouisseur amoureux de la vie parisienne, Edouard VII fera la démonstration de grands talents de diplomate et mettra un terme aux querelles politiciennes et aux accrochages militaires, lors de la crise de Fachoda au Soudan en 1898. Le film surprend par son ambition, son ampleur, son projet de reconstituer non seulement une époque mais aussi les coulisses du pouvoir, l’intimité de figures historiques, sans sombrer dans l’anecdote. La mise en scène est académique, forme qui convient bien au sujet abordé. Des acteurs français interprètent des têtes couronnées britanniques sans que cela soit ridicule. Victor Francen est amusant en Edouard VII et Gaby Morlay est méconnaissable, grimée en reine Victoria en fin de règne (photo en tête de texte). Cette véritable fresque, dédiée aux « ouvriers de la paix », sortit quatre mois seulement avant le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale.

 

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