Olivier Père

Les fantômes du souvenir : rencontre avec Serge Toubiana

Serge Toubiana vient de publier ses mémoires, Les Fantômes du souvenir, aux éditions Grasset. C’est un livre émouvant, fluide et stimulant, qui retrace un itinéraire personnel mais aussi une période passionnante pour tous ceux qui s’intéressent à l’aventure des idées et du cinéma contemporain, où l’on croise quelques grandes figures intellectuelles et artistiques de la seconde moitié du XXème siècle, en France et ailleurs.

De son enfance à son départ de la Cinémathèque française, dont il a été le directeur général de 2003 à 2015, Serge Toubiana raconte son parcours professionnel. Celui d’un jeune cinéphile né à Sousse, en Tunisie, puis scolarisé à Grenoble avant de poursuivre ses études à Paris et rencontrer à Censier Serge Daney qui allait l’inviter à rejoindre la rédaction des Cahiers du cinéma.

Dans ce livre Serge Toubiana s’épanche rarement en confidences intimes ou en anecdotes mais revient sur ses décisions, ses doutes et ses engagements, au fil d’une vie marquée par des rencontres inoubliables, des amitiés décisives, toujours liées à sa passion pour le cinéma et les cinéastes. La lecture des Fantômes du souvenir nous a donné envie de le rencontrer pour discuter avec lui de plusieurs moments importants de sa vie. Propos rapportés.

 

La cinéphilie

 

« Il n’y a pas de fétichisme chez moi. Ma cinéphilie s’est épanouie dans les années 60, qui a été une décennie magnifique, une grande aventure du regard liée à l’expérience de l’engagement. On faisait de la politique et c’était naturel. Nous étions tous très jeunes. J’avais seize ans lorsque je suis entré au Parti Communiste, et j’ai rejoint plus tard l’extrême gauche. La coexistence entre l’amour de la musique, de la littérature, du cinéma et l’engagement politique ne créait aucun hiatus. Aujourd’hui c’est différent.

J’ai l’impression d’avoir tout de suite choisi mon camp avant même qu’on me dise que ces camps existaient au sein de la cinéphilie. C’était naturel. Le cinéma qui a rencontré mon désir lorsque j’étais au lycée Champollion à Grenoble, c’est Pierrot le fou, La guerre est finie, Les Poings dans les poches, Prima della rivoluzione. Je craignais de revoir Prima della rivoluzione cinquante ans après et je l’ai retrouvé intact, dans sa pureté romanesque tel que je l’ai vu quand j’avais seize ans. Le film m’avait subjugué, parce que c’était l’Italie, Stendhal, l’amour, la découverte du désir, l’engagement politique…

Mais je n’ai jamais fait de ces films des objets privés, j’ai toujours considéré que la cinéphilie était un véhicule de curiosité et de désir à partager avec les autres.

Personne ne m’a dit d’aller voir Pierrot le fou en 1965. Cette découverte, elle est pour moi, à moi.

Mon professeur de lettres à Grenoble Jean-Louis Leutrat, qui était de l’école Positif, avait une adoration pour Alain Resnais, Julien Gracq, Jerry Lewis… Il détestait Godard à l’époque avant de changer d’avis plus tard. A l’époque il n’a pas du tout validé mon engouement pour Pierrot le fou.

Masculin féminin est un film qui m’a permis de comprendre le monde moderne. »

 

L’engagement politique

 

« Au milieu des années 60 j’étais encore au lycée mais vivais surtout au milieu des adultes.

Dans Clarté, le journal des étudiants communistes, les grands débats portaient sur Godard. L’article d’Aragon sur Pierrot fou, « Qu’est-ce que l’art, Jean-Luc Godard ? » (publié dans Les Lettres françaises en septembre 1965) a été pour moi une sorte de Graal, je l’ai lu avec émerveillement.

Ma cinéphilie était en permanence confrontée à un regard artistique et esthétique mais aussi à une vision politique.

A un moment donné mon engagement à l’extrême gauche m’a contraint, et je l’ai accepté, à nier le cinéma, y compris aux Cahiers du cinéma. Le cinéma était devenu l’affaire de la petite bourgeoisie, il ne fallait plus y toucher. Le début des années 70 a été une période très dure. Il y a eu une confrontation au sein des Cahiers, avec des gens comme Serge Daney, Pascal Bonitzer, Pascal Kané, qui avaient une passion indéniable pour le cinéma mais qui comme moi s’étaient fourvoyé dans le marxisme-léninisme. Il a fallu quasiment se désenvouter de cette prégnance de l’idéologie. Cela nous a pris 4 ou 5 ans. »

 

Le retour au cinéma

 

« Dans le livre, je raconte la rencontre avec François Truffaut qui a été pour moi essentielle, comme celle avec Jean Eustache ou Marco Ferreri. C’était le retour au cinéma, avec les cinéastes les plus marquants de cette époque, comme Oshima par exemple. Il y avait encore un aveuglement sur le cinéma américain, dont il fallait se méfier. Cela a duré jusqu’à la fin des années 70.

J’ai convaincu Serge Daney de mettre Apocalypse Now en couverture des Cahiers en 1979. J’avais rencontré Coppola en 1978 à San Francisco. J’avais pu voir là-bas une copie de travail de Apocalypse Now grâce à Tom Luddy, qui était alors le patron du Pacific Film Archive et m’avait emmené avec lui à une avant-première privée du film.

J’avais aussi rencontré très longuement Paul Schrader chez lui à Los Angeles en 1978. Il venait de réaliser son premier film Blue Collar. Il possédait la collection complète des Cahiers du cinéma et de Positif, même s’il ne parlait pas français.

Les Cahiers avaient laissé le cinéma américain à Positif. Le ratage a duré dix ans.

Par exemple je me souviens de la gêne qu’avait Daney pour rendre compte du film de Michael Cimino Voyage au bout de l’enfer, présenté au Festival de Berlin, en 1978.

Le grand retour du cinéma américain dans la revue, c’est quand je décide en 1982 – j’étais devenu rédacteur en chef – de faire un voyage aux Etats-Unis et de consacrer deux numéros spéciaux, tellement nous avions de matière, au cinéma américain. J’embarque avec moi Olivier Assayas, qui était tout jeune, Serge Le Péron, Raymond Depardon. Daney va à New York…

C’était une séance de rattrapage. Nous avons accumulé les rencontres avec les cinéastes américains, les nouveaux, les anciens, les oubliés comme Jack Arnold… Cela correspond aussi à mon baptême en tant que rédacteur en chef de la revue. Daney était parti à Libération l’année précédente. J’ouvre une nouvelle époque et je mise sur la curiosité. On arrête l’idéologie et on va voir, on regarde, on enquête. Cela a été pour moi la plus belle période de ma vie de critique de cinéma. Beaucoup de jeunes gens sont entrés aux Cahiers à cette époque. On avait une équipe de rédacteurs très polyvalente et très ouverte sur le monde (le cinéma indien, chinois) mais aussi la vidéo, la photographie, l’économie du cinéma.

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30ème anniversaire des Cahiers du cinéma en 1981. De gauche à droite : Yann Lardeau, Claudine Paquot, Olivier Assayas, Serge Toubiana, Serge Daney et Charles Tesson.

Il y a eu des moments douloureux aux Cahiers du cinéma. Mais je n’ai pas le désir de régler des comptes car cela a quand même été une période « positive » où la revue a retrouvé son rayonnement. Les années 90 ont été plus difficiles car j’avais le désir de passer à autre chose. J’ai toujours pensé qu’on ne pouvait pas être critique toute sa vie donc j’ai saisi des opportunités, comme le centenaire du cinéma. Ca a été une aventure à la fois intéressante et lourde car très institutionnelle, mais j’ai pu faire mes preuves à cette époque-là. C’est une expérience qui m’a ensuite servi pour la Cinémathèque. »

 

François Truffaut

 

« J’ai consacré énormément de temps à réhabiliter Truffaut. Le sort que les Cahiers ont réservé à Truffaut à une époque était profondément injuste. Dans les années 70 on ne parlait plus de ses films, il n’existait plus. Cela a été aussi douloureux pour Eustache. Chabrol, ça le faisait rigoler que les Cahiers soient maoïste. C’était une souffrance pour Eustache qui nous a dit : « vous n’étiez pas là quand j’avais besoin de vous. »

Avec Truffaut, ça a été comme une sorte d’examen probatoire, et même de psychanalyse. D’ailleurs j’ai commencé une psychanalyse en 1976. Quand Truffaut nous a dit à Daney et à moi : « je serai dorénavant avec vous d’une neutralité bienveillante », cela a sonné pour moi comme une phrase de psychanalyste : « allongez-vous, parlez-moi et on verra si je m’occupe de vous. »

 

Maurice Pialat

 

« J’ai été ami avec Pialat à une époque où c’était impossible. Il ne voulait plus d’amis. Il mettait un point d’honneur à décourager toute volonté d’être son ami.

Il avait une capacité incroyable à dégager de l’antipathie pour qu’on s’éloigne de lui. Malgré ça j’ai voulu maintenir des liens, coûte que coûte. Et puis j’aimais beaucoup sa femme, Sylvie. J’ai eu une relation avec lui après qu’il se soit fâché avec moi – pour des raisons que je n’ai jamais comprises – au moment du Garçu, que j’aimais beaucoup. On s’est réconcilié et je l’ai vu jusqu’à sa mort. J’aimais bien le côté rugueux du bonhomme. »

 

La Cinémathèque française

 

« La Cinémathèque a été ma plus belle expérience. J’aime le cinéma plus que tout, c’est le seul territoire où je me sens plein de doutes, de curiosité, de peur mais je n’ai jamais été un « langloisien » pur et dur. C’est cela qui m’a donné ma liberté, je savais que le chemin de la Cinémathèque était d’aller à son emplacement actuel, Bercy, de continuer à revisiter l’histoire du cinéma avec tous les atouts qu’elle possède : ses collections, sa légitimité…

J’ai réparé deux institutions hautement symboliques, Les Cahiers et la Cinémathèque ; ce n’est pas pour me flatter, mais j’étais sans doute voué à ça. La Cinémathèque incarne la vérité en cinéma. Les intuitions artistiques, esthétiques, archivistiques de Langlois en 1936 sont magnifiques et toujours d’actualité. Je suis très mal parti des Cahiers, malheureux, trop tard. Il fallait que je réussisse mon départ de la Cinémathèque, et ça a été le cas. Ça s’est passé sans crise. »

Propos de Serge Toubiana recueillis le 15 novembre 2016.

Photo en tête de texte : Serge Toubiana et Serge Daney au Festival de Cannes en 1980 © Béatrice Lagarde.

 

 

 

 

 

Catégories : Actualités · Rencontres

2 commentaires

  1. Frank AÏDAN dit :

    Cher Monsieur,

    Je partage votre enthousiasme pour le livre de Serge TOUBIANA que je viens de refermer aujourd’hui même au terme de l’ultime chapitre en discret hommage à FELLINI. Ce qui en rend la lecture passionnante, c’est cet entremêlement subtil entre l’histoire du cinéma centrée sur ces cinquante dernières années (le bien commun au sens où son auteur avait écrit un article dans TRAFIC intitulé, si je me souviens bien, « TRUFFAUT, DOMAINE PUBLIC ») et un parcours biographique personnel dont les données sont injectées passim, souvent en lien avec le cinéma et parfois pas. Ce n’est donc ni l’histoire du cinéma lato sensu dont l’on parcourt tout de même certaines grandes étapes (il est question de la naissance du cinéma, de ses grands fondateurs, de certains courants essentiels de cette histoire, de tel ou tel cinéaste) et non plus une autobiographie. Non, c’est plutôt la description de la rencontre entre un homme et un art donné, comment cet art lui parle ou le regarde, voire les deux et comment cet homme décide de manière plus ou moins volontaire, d’y consacrer une vie, la sienne. Je dis « de manière plus ou moins volontaire » car l’auteur donne des clés comme par exemple la rencontre avec « LA STRADA » film vu fort jeune et appréhendé avec un mélange de terreur et de jouissance, ou encore, évoque le rapport avec chacun de ses parents (la mère enseignante qui lui donne le goût de passer tel savoir à d’autres et le père horloger entretenant, comme le cinéma, un rapport au temps) mais laisse flotter (au sens analytique) la direction : est-ce lui qui va vers le cinéma ou le cinéma qui vient à lui ? Il y a ces signes annonciateurs comme ce rapport fort et fondateur au film de FELLINI, ou encore, les professions des parents, mais l’auteur ne manque pas de souligner, d’ailleurs avec beaucoup de modestie, certains concours de circonstances comme sa rencontre avec Serge DANEY dont il fut d’abord l’étudiant à CENSIER, ou encore, ce Rapport sur la CINÉMATHÈQUE FRANÇAISE dont il est l’auteur avant de devenir l’homme de la situation et de relancer l’Institution de si belle manière sur les traces de LANGLOIS non sans s’en démarquer aussi (la Vieille Dame enfin rajeunie, doit aujourd’hui beaucoup à son pénultième Directeur Général).

    En réalité, il nous a rarement été donné de lire un ouvrage de ce type. Autant, nombre de cinéastes ou de personnes ayant oeuvré à la création dans le cinéma, ont écrit leurs Mémoires et parfois de quelle brillante manière, autant là, il ne s’agit pas du livre d’un cinéaste, d’un scénariste ou d’un directeur de la photographie, mais d’une personne qui, tout en n’ayant pas directement participé à la création cinématographique, n’en a pas moins aligné différents actes créatifs en faveur et au profit du cinéma. D’ailleurs, Serge TOUBIANA dit que fors la participation à l’écriture d’un film de René ALLIO, il n’a pas écrit pour le cinéma, aussi que la mise en scène ne l’a jamais particulièrement attiré. Il n’en demeure pas moins à mon sens en tout cas, que relever les CAHIERS de l’ornière dans laquelle la revue était enferrée au mitan des années 70, relève de la créativité, aussi, que redresser la CF comme il l’a fait, somme toute en peu de temps, requiert aussi, de l’énergie et de l’enthousiasme, aussi une certaine audace, mais également, une véritable inventivité (en cas contraire, tel de ses prédécesseurs l’aurait fait – dans les années 90, Dominique PAÏNI, occupant le même poste de Directeur, avait tout de même ouvert certaines pistes).

    Ces « FANTÔMES DU SOUVENIR » (qui ne sont donc pas ceux du « PERMANENT ») cèlent aussi une mine de portraits que chacun découvrira, même si certaines notations sur PIALAT ou BERRI appartiennent à la mémoire collective et sont donc parfaitement sues de tous. Mais ce qui m’a le plus touché, ce sont ces portraits où, au-delà du rapport personnel entretenu par l’auteur avec la personne évoquée, Serge TOUBIANA redevient critique et tresse la description d’un homme avec celle de son oeuvre. Cela donne tout d’un coup, parce que l’exercice n’est pas normé et quasi sui generis, une manière de portrait traversé par l’esthétique et la description de l’oeuvre, ou encore, plus simplement, une critique de cinéma à la première personne. Il faut goûter les longues évocations de Marco FERRERI et de Claude LANZMANN (surtout celle touchant à l’auteur de « LA GRANDE BOUFFE ») et dans une moindre mesure, celle de Maurice PIALAT. Le contrepoint négatif de cela tient dans les trop longues citations de tel article ou de telle interview qui nous donnent à regretter un livre moins volumineux et plus serré, ou encore, plus riche de ces portraits magnifiques.

    À un endroit de ces « FANTÔMES », Serge TOUBIANA cite Juliette BINOCHE qui lui dit : « Tu es l’ami du cinéma ». On se dit alors que l’on est soi-même en train de lire la très longue et belle lettre venant d’un Monsieur avec qui on a un ami en commun – le cinéma.

    Amitiés cinéphiles. Frank AÏDAN

    • ballantrae dit :

      Belle intervention pour un livre passionnant qui me rappelle combien les Cahiers surent compter pour moi durant les 80′ et les 90′ …et combien ils me déçoivent actuellement avec une application scrupuleuse.
      S Toubiana avce sa belle équipe des 80′ ( notamment M Chion, A Bergala, P Bonitzer , O Assayas) sont parvenus sous l’oeil protecteur de S Daney à opérer une mue indispensable après les années Cahiers rouges (qu’on peut relire au risque de ne pas toujours bien comprendre où se terre la cinéphilie).
      Il se trouve que j’ai été ado dans les 80′ et que les Cahiers furent mon viatique vers une idée de ce que pouvait être le Cinéma juste avant de découvrir Positif.A l’époque, c’était merveilleux de naviguer de l’un à l’autre pour élaborer ses propres goûts.

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