Olivier Père

Les Deux Cavaliers de John Ford

Sidonis a édité en DVD et Blu-ray Les Deux Cavaliers (Two Rode Together, 1961) de John Ford. C’est l’un des derniers westerns de John Ford, œuvre de vieillesse d’un immense artiste américain au crépuscule de sa vie et de sa carrière. Les Deux Cavaliers ne bénéficie pas du même statut que Le Sergent noir et surtout que L’homme qui tua Liberty Valance, deux films sublimes qui l’entourent.

Il est généralement déprécié y compris par les plus fervents admirateurs de Ford. Le cinéaste en parlait comme « la pire merde que j’ai tournée en vingt ans. » Plusieurs sources confirment que Ford se désintéressa du film en cours de tournage, en partie à cause du décès de son ami et acteur fétiche Ward Bond, qui l’affecta beaucoup. Il est vrai que plusieurs séquences des Deux Cavaliers semblent bâclés. Le film ne bénéficie pas d’une direction artistique digne des plus grands chefs-d’œuvre du cinéaste. Il ne les égale pas non plus en terme d’ampleur visuelle. Ses deux vedettes sont trop âgées pour leurs rôles – cela n’empêcher pas Ford de réemployer l’année suivante James Stewart, alors âgé de 56 ans, pour jouer un jeune homme dans L’Homme qui tua Liberty Valance, avec le succès que l’on connaît.

Les Deux Cavaliers est pourtant à 100% fordien, et éclaire une facette importante du réalisateur.

Les Deux Cavaliers apparaît comme une vaste entreprise de démythification du western et des propres classiques de Ford. Le cinéaste évacue ici toute tentation de lyrisme et se livre à une vision prosaïque et critique de l’Ouest. Le personnage de shérif interprété par James Stewart est un ersatz cynique et vieillissant du Wyatt Earp mis en scène par Ford dans La Poursuite infernale. Le film a pour sujet la restitution des prisonniers blancs, femmes et enfants capturés puis assimilés par les Comanches, et traite du racisme anti indien déjà abordé dans La Prisonnière du désert. Une histoire de violence, avec des épisodes dramatiques. Mais c’est un film de mauvaise humeur, dans lequel Ford se désintéresse des grandes questions humanistes pour s’attacher à un vieux shérif grincheux porté sur la bouteille et le cigare, antipathique et vénal. Nous sommes loin des figures naïves, nobles et idéalistes habituellement incarnées par James Stewart. On découvre dans Les Deux Cavaliers un esprit grinçant, une méchanceté et un humour ravageur qui existaient par instants dans les films précédents de Ford mais qui sont ici exprimés sans retenue, comme sous l’emprise de la colère.

Les Deux Cavaliers de John Ford

Les Deux Cavaliers de John Ford

Le film est également célèbre, à juste titre, pour une séquence stupéfiante. James Stewart et Richard Widmark, les deux cavaliers, s’arrêtent au bord d’une rivière, s’assoient et entament une longue discussion en plan fixe, devant la caméra de Ford plantée en plein milieu du courant. Pendant trois minutes et quarante-cinq secondes, le cinéma comme enregistrement de la parole, mais aussi de l’eau qui coule et du vent qui souffle. On dirait du Pagnol, ou du Straub. Ce plan incongru et digressif, où les deux acteurs semblent improviser leurs dialogues et leurs réactions, devient sublime tant il symbolise la liberté et l’inventivité de Ford au travail, capable de bouleverser une feuille de tournage et se moquer d’un scénario qu’il méprise pour donner libre cours à sa fantaisie. Ce film étrange est le témoignage des contradictions et des tourments du Ford dernière période, pour qui vieillesse n’a jamais rimé avec sagesse.

 

 

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Un commentaire

  1. MB dit :

    Oui avec LES 2 CAVALIERS, on peut se prendre à adorer l’imperfection. Il faut juste remarquer que la violence du point de vue sur les Indiens (ici les Comanches, le peuple indien le plus impressionnant, celui qui terrorisa même les Apaches) va plus loin que SEARCHERS par moments, même si dans LES 2 jamais reliés quand même à l’histoire du pays (donc sans le souffle du temps qui passe qui lui, rejoint un chouïa cette histoire dans SEARCHERS): ce regard est ici plus superficiel ou isolé mais écouter Stewart raconter aux parents d’une jeune captive ce que celle-ci peut être devenue absolument sans fard et avec le réalisme le plus insupportable pour ceux-ci rejoint FUREUR APACHE (certaines réflexions de Lancaster sur les Apaches seront plus « acceptables » dans les années 70) avec 10 ans d’avance sur le Aldrich. Après, ce réalisme qui refuse le paternalisme ou la bienveillance pro-indien à l’encontre de la réputation habituelle de Ford chez les imbéciles (mais est confirmé dans les bouquins: chez les Comanches les femmes étaient réellement exploitées très durement par les hommes comme le dit Stewart) est contredit par la séquence du bal où la délicieuse Linda Cristal, ex-captive, a gardé toute sa civilité occidentale!
    Aussi comme le faisait remarquer DDT dans un vieux Charlie Hebdo c’est le seul film américain dans lequel le jeune héros blond ne parvient pas par sa tentative d’appel à l’humanisme et à la justice à empêcher la foule déchaînée de mener un lynchage à terme! (certes, le lynché est coupable…) toujours à l’encontre de la réputation habituelle de Ford…

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