Olivier Père

Les Nerfs à vif de Jack Lee Thompson et Les Nerfs à vif de Martin Scorsese

Les Nerfs à vif (1962)

Gregory Peck et Robert Mitchum dans Les Nerfs à vif (1962)

A l’occasion de la rétrospective Martin Scorsese à la Cinémathèque française qui débute le 14 octobre Action / Théâtre du temple a la bonne idée de ressortir en salles le mercredi 21 octobre Les Nerfs à vif premier remake réalisé par Scorsese – le second sera Les Infiltrés, nouvelle version du polar hong kongais Infernal Affairs – et le film original qui l’a inspiré.

Les Nerfs à vif (Cape Fear, 1962), est un solide thriller qui permet de frissonner agréablement. C’est la plus évidente (même si elle est relative) réussite de Jack Lee Thompson, cinéaste anglais exilé à Hollywood où à partir du succès des Canons de Navarone il enchaînera une profusion de films commerciaux, pas toujours aussi nuls qu’on l’a dit mais sans aucune ambition, véhicules peu reluisants pour Anthony Quinn (Passeur d’hommes, L’Empire du Grec) ou un Charles Bronson en fin de carrière pour Dino De Laurentiis ou Golan-Globus (de Monsieur Saint-Yves et Le Bison blanc jusqu’à Kinjite, sujets tabous, son redoutable dernier film produit pour Cannon). Anticipant ses polars douteux des années 80 (Le Justicier de minuit, dans lequel Bronson traquait un serial killer naturiste), Les Nerfs à vif est déjà un film noir sécuritaire qui baigne dans une phobie inquiétante de l’Autre.

Les Nerfs à vif de Jack Lee-Thompson

Les Nerfs à vif de Jack Lee-Thompson

En l’occurrence Robert Mitchum, un ancien détenu désirant se venger du témoin qui huit ans auparavant l’a envoyé en prison, pour une affaire de viol. Mitchum interprète avec gourmandise ce personnage de corrupteur, incarnation paillarde et brutale du Mal, souvent filmé torse nu, au cas ou on n’aurait pas remarqué sa bestialité. De toutes façons, tout le monde est antipathique dans Les Nerfs à vif. Mitchum, en diablotin goguenard, n’est vraiment pas sortable. Donc pas d’apologie du Mal. Quant à sa proie Gregory Peck, raide comme un piquet, il est impossible de s’identifier ou d’éprouver la moindre compassion pour son personnage d’avocat chiant comme la pluie qui craint pour sa famille, maintenant que le fauve est lâché. Sa famille, parlons-en : un épouse effacée, une fillette horrible, sorte d’adulte miniaturisé. Une vision totalement déprimante et pas forcement volontaire. Le film, parabole sur la contamination (et la séduction) du Mal, décrit déjà un monde pourri par les entorses et les arrangements (avocat véreux, flic conciliant, détective adepte de la manière forte…). Lorsque Peck décide de passer du côté de la légitime violence, en optant pour une justice privée en face de la léthargie de la loi, il est bien peut convaincant, tant comme personnage que comme interprète. Au moment de l’ébauche de transfert entre les deux ennemis dans un duel nocturne et aquatique, Peck sort soudain de sa torpeur pour sombrer immédiatement dans la grandiloquence. Que reste-t-il des Nerfs à vif, hormis la composition amusante de Mitchum ? La musique de Bernard Herrmann, qui deux ans après Psychose réutilise la stridence des violons pour créer un climat d’angoisse nettement plus moderne que les mouvements de caméra de Lee-Thompson.

Les Nerfs à vif (1991)

Robert De Niro et Nick Nolte dans Les Nerfs à vif (1991)

Le remake de Martin Scorsese, réalisé en 1991 et produit par Steven Spielberg, développe la perversité de l’histoire en décuplant les scènes de violence avec une virtuosité exhibitionniste. On comprend que Spielberg et Scorsese ont voulu réaliser leur sur-thriller à eux, après les succès-surprise du Silence des agneaux et de Seven. Superbe photographie maniériste de Freddie Francis, aux couleurs flamboyantes, reprise du thème de Bernard Herrmann, séquences psychotiques que n’aurait pas renié Brian DePalma… Ainsi, la menace sexuelle que représente Mitchum pour la fille de Peck se résume-t-elle à une simple approche frontale dans la version de 1962 tandis que Scorsese instaure dans sa mise en scène une relation bien plus érotique – la fameuse scène du suçage de pouce dans le campus entre De Niro et Juliette Lewis. Si on peut trouver le remake de Scorsese, pourtant fraîchement accueilli par la critique à sa sortie, nettement plus abouti que son modèle (c’est l’un des derniers grands films de Scorsese et aussi l’une des dernières compositions remarquables de Robert De Niro, parfait et terrifiant en histrion démoniaque), on ne boudera pas le bon petit film noir de Jack Lee-Thompson, qui distille avec une régularité un peu trop mécanique fausses frayeurs et scènes chocs sans hélas oser aller (faute de talent ou de liberté ? Sans doute les deux) aussi loin que son sujet laissait l’espérer. Il faudra attendre Scorsese pour cela.

Les Nerfs à vif de Martin Scorsese

Les Nerfs à vif de Martin Scorsese

Catégories : Actualités

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