Olivier Père

Lady Paname de Henri Jeanson

Gaumont édite en DVD et Blu-ray une curiosité qui ne manque pas de charme, l’unique long métrage réalisé par Henri Jeanson, Lady Paname (1949). Scénariste et dialoguiste vedette du cinéma français des années 30 et 40, célèbre pour son humour féroce, ses convictions de libre penseur et ses talents de polémiste, Jeanson fut longtemps tenté par le passage à la réalisation, pensant que ses aspirations à la mise en scène, lors de ses débuts au théâtre, avaient été sacrifiées au profit de ses facilités d’écriture. Lassé de mettre son art au service des autres, Jeanson décide de réaliser une comédie qui prend comme décor le monde du music hall et du Faubourg Saint Martin dans les années 20. Ce passage tardif derrière la caméra se soldera pourtant par un éreintement critique et un succès public mitigé, expérience malheureuse et sans lendemain qui laissera à son auteur un goût amer d’échec et de déception.

Pourtant Lady Paname n’est pas le désastre annoncé et se voit avec beaucoup de plaisir. Les dialogues sont étincelants d’esprit et de drôlerie, et méritent à eux seuls qu’on visionne le film. Jeanson y donne libre cours à sa verve libertaire et à son goût des bons mots, et c’est souvent irrésistible. Jeanson se souvient sans doute du chef-d’œuvre de Clouzot Quai des orfèvres en reformant deux ans plus tard le duo Suzy Delair/Louis Jouvet (soit la jeune arriviste et le vieux sage) dans une évocation souriante et nostalgique du milieu du music hall parisien. Il le fait certes sans la noirceur du film policier originel, avec une désinvolture absente chez Clouzot. Sa mise en scène n’a pas la précision du cinéaste maniaque, et le scénario est plus relâché, privilégiant les scènes et les numéros d’acteurs au détriment de l’harmonie de l’ensemble. On note un soin primordial accordé aux décors, avec une reconstitution minutieuse du Faubourg Saint Martin dans les studios de Billancourt, exhibée dès la première séquence du film, lorsque deux jeunes femmes, Caprice la future Lady Paname et sa meilleure amie sont abordées dans la rue par un satyre au physique étrange qui leur fait des propositions scabreuses : le spectateur reconnaît Landru… La mésentente régna sur le plateau entre Jeanson et ses interprètes principaux, Suzy Delair figure populaire du cinéma et de la chanson, idéale pour jouer une chanteuse de cabaret pleine de bagout et à la cuisse légère, et Louis Jouvet à son aise dans le rôle d’un photographe anarchiste adepte de la bigamie. Mais Lady Paname est aussi remarquable pour ses nombreux seconds rôles, personnages pittoresques de la scène ou de la rue. Mention spéciale à Raymond Souplex inoubliable en cabot vieillissant et rondouillard qui se retrouve éclipsé par l’arrivée de la vedette montante Lady Paname, de surcroit frappé par une série de catastrophes à cause d’une chanson porte-malheur. Il y a aussi Chacaton moraliste président d’une ligue de vertu à moitié fou en croisade contre les spectacles polissons, doté du même patronyme qu’un vrai fonctionnaire au Ministère de l’information qui essaya en vain de faire interdire le film, victime d’une blague de Henri Jeanson.

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