Olivier Père

Bunny Lake a disparu de Otto Preminger

Wild Side vient d’éditer en DVD cette semaine Bunny Lake a disparu (Bunny Lake Is Missing, 1965), simultanément à L’Obsédé (The Collector) de William Wyler – réalisé la même année – dans la collection « Les Introuvables. »

C’est le dernier très grand film d’Otto Preminger, avant une décennie de ratages embarrassants, et une fin de carrière sauvée in extremis du désastre par un ultime beau film d’adieux à la mise en scène, The Human Factor en 1979.

Bunny Lake a disparu s’inspire d’un roman de l’écrivaine américaine Marryam Modell (écrit sous le pseudonyme de Evelyn Piper). Un autre de ses romans sera porté à l’écran en 1965 comme Bunny Lake a disparu en Grande-Bretagne aussi, Confession à un cadavre (The Nanny) de Seth Holt adapté par Jimmy Sangster pour la Hammer avec Bette Davis. Deux titres dans le même registre du suspens psychologique, mais séparés par une abyme en ce qui concerne la mise en scène.

L’adaptation du roman de Modell fut confiée par Otto Preminger, producteur démiurge de son film, à John et Penelope Mortimer, un couple d’écrivains. John Mortimer était surtout connu à l’époque pour ses pièces de théâtres adaptés pour le grand et le petit écran. Penelope Mortimer avait écrit seule le roman Le Mangeur de citrouilles qui venait d’être adapté au cinéma en 1964 par Harold Pinter pour le cinéaste Jack Clayton.

Penelope Mortimer avait subi un inceste dans son enfance. C’est le couple qui va introduire le personnage du frère dans le scénario, Steven Lake (interprété par Keir Dullea), qui n’existait pas dans le roman de Modell. Cet ajout change bien entendu la signification profonde de l’histoire et ouvre des perspectives passionnantes.

C’est le projet de Preminger qui connut la plus longue gestation : plus de dix ans. Preminger avait acquis les droits du livre dans les années 50 mais ne trouvait pas une fin satisfaisante. Le scénario connut de nombreuses étapes d’écriture avant que Preminger se déclare prêt à tourner le film. Le résultat est un véritable travail d’orfèvre, une sorte d’art poétique de Preminger puisque Bunny Lake a disparu parle avant tout de mise en scène, et de la question du point de vue du cinéaste.

Le film s’ouvre par un générique, magistral, qui sera le dernier réalisé par Saul Bass pour Otto Preminger. Il s’agit d’une métaphore du film que nous allons voir, avec une main – celle du cinéaste conteur – qui décide de mettre en lumière certains détails, et d’en laisser d’autres dans l’ombre, procédant à un dévoilement parcellaire et progressif d’une création jaillie du néant. Le film peut commencer, et il prolongera ce motif (attention la suite du texte contient de nombreux « spoilers » il est préférable d’avoir vu le film avant de la lire, afin de ne pas gâcher le plaisir de la découverte et de la surprise.)

Ann Lake (Carol Lynley, photo en tête de texte) vient d’emménager à Londres avec sa fille Bunny. Alors qu’elle va la chercher à l’école, la jeune fille est introuvable et personne ne semble se souvenir d’elle. Chargé de l’enquête, le lieutenant Newhouse (Laurence Olivier) découvre qu’Ann avait une amie imaginaire prénommée Bunny. Il se met alors à sérieusement douter de l’existence de la fillette…

Carol Lynley et Laurence Olivier dans Bunny Lake a disparu

Carol Lynley et Laurence Olivier dans Bunny Lake a disparu

Dans ce film Preminger oppose deux figures paternelles, le bon père (Newhouse) et le mauvais père (Wilson, le propriétaire de Ann, vieil homosexuel flamboyant et malicieusement libertin interprété par Noel Coward.)

Le personnage de Newhouse, magnifiquement interprété par Laurence Olivier – même si ce dernier détesta le film et encore plus travailler avec Preminger, est clairement une projection du père mais aussi et surtout du metteur en scène, donc de Preminger lui-même. Newhouse se caractérise par un mélange de détachement, de scepticisme, de professionnalisme et de bienveillance, mais surtout d’intelligence, autant de qualités qui définissent l’auteur d’Autopsie d’un meurtre.

Dans un texte remarquable publié dans l’ouvrage collectif sur Otto Preminger aux éditions Capricci en 2012, Chris Fujiwara – déjà auteur d’une biographie critique sur le cinéaste – note que « la tension particulière présente dans Bunny Lake a disparu nait de la divergence des points de vue. »

Le film crée un montage de points de vue et les oppose, non pour établir une totalité (comme c’était le cas dans Exodus), mais au contraire une appréhension morcelée, dissonante, complexe et ambiguë du monde. On y ressent le thème de l’aliénation, avec l’isolement du personnage d’Ann dans une ville étrangère et l’indifférence de la société envers le drame qu’elle vit. Alors qu’elle et Newhouse discutent dans un pub l’information de la disparition de Bunny au journal télévisé est remplacée par un concert d’un groupe à la mode, les biens nommés « Zombies. ») Cette scène permet à Preminger de glisser une critique de la télévision, ce monde des images aplaties, du flux et de la discontinuité, présenté par Preminger comme l’antithèse de son travail de mise en scène s’appuyant au contraire sur la profondeur, la construction et la progression.

Keir Dullea et Carol Lynley dans Bunny Lake a disparu

Keir Dullea et Carol Lynley dans Bunny Lake a disparu

Bunny Lake a disparu est un film somme qui boucle la boucle ouverte avec Laura (1944), l’essentiel de l’œuvre de Preminger se situant entre ces deux titres, qui entretiennent d’ailleurs entre eux de nombreuses correspondances. Comme Laura ou Le Mystérieux docteur Korvo, Bunny Lake a disparu raconte l’histoire d’un fou qui crée un monde parallèle – ou une reconstitution d’un monde qui s’accorde davantage à ses désirs que le monde réel, ce qui pourrait être aussi une définition valable du cinéma.

Bunny Lake a disparu montre également la limite de l’utilisation du terme classicisme pour définir l’art de Preminger, plus moderne – ou baroque ? – qu’il n’y paraît. Tout d’abord sur le plan technique : Preminger a tourné ce film entièrement en décors naturels à Londres, avec un équipe réduite, loin du confort des studios hollywoodiens, à un époque où triomphait le « free cinéma. »

Mais aussi sur le plan esthétique : le classicisme en art implique le triomphe de la raison. Dans Bunny Lake a disparu il n’est question que de folie et de chaos, et c’est finalement l’amour (l’amour vrai, pur d’une mère pour sa fille, pas l’amour pervers d’un frère pour sa sœur), pas la raison qui triomphe. Le personnage de Miss Ford à l’école ne déclare-t-elle pas « ne pensez-vous pas que nous sommes tous plus ou moins fous ? »

Ce jeu de masques, de poupées et de marionnettes (représentées à l’écran dans la scène finale), ce risque de la perte du sens, cette tentation du vide sont subtilement amenés dès le début du film où pendant les premières vingt-cinq minutes du film Preminger induit le spectateur en erreur et le laisse penser que Steven et Ann sont un couple marié, et pas frère et sœur, avec plusieurs scènes qui insistent ensuite sur un intimité quasi incestueuse, comme celle de la baignoire. Cet attachement maladif et cette promiscuité malsaine qui enferment Ann dans un piège affectif renvoient aux thèmes principaux du film qui sont la solitude et la liberté. Ann, dernière et bouleversante héroïne premingerienne se bat non seulement pour retrouver sa fille, mais aussi pour prouver son existence, et par la même occasion la sienne propre, menacée par l’emprise perverse de son frère.

« Dormez bien toutes les deux, maintenant que tu existes », telle est la dernière phrase prononcée – par Newhouse – dans ce film envoutant, dont les perspectives morales et philosophiques dépassent de très loin le cadre du polar ou du thriller mais concernent en revanche l’essence même du cinéma, et que Jacques Lourcelles, l’un des plus brillants commentateurs de l’œuvre de Preminger, n’hésite pas à qualifier de « poème de la nuit. »

 

 

 

 

 

 

 

 

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