Olivier Père

Dressé pour tuer de Samuel Fuller

Dressé pour tuer

Dressé pour tuer

Swashbuckler films ressort demain en salles un long métrage à revoir ou à découvrir absolument. En 1982, Samuel Fuller réalise pour un jeune producteur indépendant Jon Davison Dressé pour tuer (White Dog), d’après un roman de Romain Gary adapté avec la complicité de son ami le scénariste et réalisateur Curtis Hanson. C’est un film terrifiant sur le racisme, thème que Fuller avait déjà abordé dans Shock Corridor ou The Crimson Kimono. Une jeune femme, actrice débutante à Hollywood, recueille un chien blanc blessé. Elle découvre qu’il a été torturé dès son plus jeune âge par des racistes pour lui faire attaquer à mort tous les afro-américains qu’il croise sur sa route. Elle va tenter de le sauver en le confiant dans un centre de dressage à un anthropologue noir qui accepte de relever le défi de « guérir » l’animal. Dressé pour tuer provoque avant même sa sortie une incroyable polémique sur ses intentions. Fuller reçoit sur le tournage la visite d’un porte-parole de la NAACP (« Association Nationale pour l’Avancement des Personnes de Couleur ») venu vérifier « que le film ne portait pas atteinte à l’image des Noirs. » Alors que personne ne l’a encore vu des rumeurs circulent à Hollywood comme quoi le film serait raciste et le distributeur Paramount, par crainte du scandale, bloque la sortie de Dressé pour tuer et décide de l’abandonner. Dressé pour tuer ne sortira en salles que dans quelques rares pays (dont la France) et ne connaîtra qu’une distribution limitée et confidentielle aux Etats-Unis dix ans plus tard avant d’être disponible en DVD en 2008. Quelle honte, quelle bêtise, quelle lâcheté, quelle hypocrisie alors qu’au début des années 80 des films ultraviolents et sadiques inondaient de sang les écrans, et que Dressé pour tuer, sur un sujet viscéralement connecté à l’histoire de l’Amérique, aurait pu rivaliser avec les meilleurs films d’horreur – et politiques – de l’époque. Sans exagération aucune, je pense que Dressé pour tuer est un chef-d’œuvre trop longtemps invisible, un sommet dans la carrière de Fuller et l’un des rares films maudits du cinéma contemporain. Là encore, il faudra attendre une réhabilitation tardive qui n’est toujours pas complète, et à laquelle cette réédition providentielle et tant attendue par les admirateurs du film devrait largement contribuer. Fuller confirme une fois pour toutes avec Dressé pour tuer qu’il est le grand cinéaste américain de la violence, filmée sans fioriture ni fascination mais dans toute sa brutalité. La mise en scène est parfaite avec ce mélange de sobriété et de baroquisme qui caractérise le style de Fuller, aidé ici par un Ennio Morricone très en forme lui aussi. Fuller et son directeur de la photographie Bruce Surtees utilisent avec virtuosité la toute nouvelle caméra steadicam popularisée par Kubrick dans Shining deux ans plus tôt. Le génie du cinéaste, qui n’a pas peur des images choc et du symbolisme éclate dans un scène typique de son art : la mort d’une victime poursuivie dans la rue et achevée par le chien dans une église, devant un vitrail représentant Saint-François d’Assise entouré d’animaux. Écœuré par la polémique autour de Dressé pour tuer, Fuller qui a toujours exalté dans ses films et sa vie les valeurs démocratiques de son pays, fidèle aux principes de Jefferson, s’exilera en France, dans l’espoir d’y trouver plus de respect et de compréhension. Hélas, les cinq pauvres films et téléfilms qu’il parviendra à tourner en Europe sont de pâles ersatz de ses films américains. Le cinéaste accepte les hommages. Il recevra en 1993 un Pardo d’onore pour l’ensemble de son œuvre au Festival del film Locarno. Il continuera surtout de prodiguer avec générosité conseils et aphorismes sur Hollywood, le métier de cinéaste et de scénariste à ses nombreux fans, jeunes cinéphiles et réalisateurs du monde entier, jusqu’à sa mort le 30 octobre 1997 à Los Angeles, dans les bras de sa femme Christa, épousée en 1967.

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Un commentaire

  1. ferdy dit :

    Aïe! je viens de regarder « dressé pour tuer » et ne partage pas votre enthousiasme de 2014. Je trouve les inventions indéniables de Fuller insuffisantes à doper ce pauvre scénario bien futile en regard de la fresque ultra-violente écrite par Gary. le problème n’est pas que le film n’adapte guère qu’un tiers du livre, mais qu’il se révèle d’un politiquement correct assez niais qu’explique peut-être la pression lobbyiste que vous évoquez… les visions hallucinantes parsemant le livre – sans doute l’ouvrage le plus définitif jamais écrit sur le racisme – cèdent la place à une suite de séquences maladroites brodées pour l’occasion comme le meurtre dans l’église – après lequel du reste il n’est plus possible d’adhérer au projet de guérison du chien. La visite du bon grand-père, un des passage les plus troublants du livre, laisse de côté la colère froide d’origine pour une crise d’hystérie ridicule. Enfin, le personnage de Keys, qui exposait toute la problématique de la haine raciale via le portrait d’une humanité vouée à tourner en rond, n’est plus qu’un humaniste forcené que son entêtement idéologique ne parvient même pas à rendre complexe. La mort finale du chien en perd tout son intérêt dramaturgique pour n’être plus que mélodramatique. La preuve qu’il ne suffit pas de dire « noir, c’est noir » ( sans jeu de mots) pour pondre un pessimisme constructif. et dire que le film est dédié à Gary… il ne manquait qu’une faute de goût pour poser la cerise sur le gâteau: c’est chose faite.
    demain, je me retape « les maraudeurs attaquent ».

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