Olivier Père

Pour lui : entretien avec Andreas Dresen et Milan Peschel

Dans le cadre de sa programmation spécial Cannes ARTE diffuse ce soir à 22h45 le film impressionnant d’Andreas Dresen, Pour lui (Halt auf freier Strecke, 2011). A cette occasion nous publions ici un entretien accordé par le cinéaste Andreas Dresen et son acteur principal Milan Peschel, tous deux natifs d’Allemagne de l’Est, à ARTE au moment de la sortie du film.

La mort est-elle un sujet tabou dans notre société ?

Andreas Dresen : Seulement si nous en faisons nous même un tabou. Nous vivons dans une société aliénée sur de nombreux plans : il y a cent ans, il était normal que le grand-père meure à la maison et que les enfants en soient témoins. On pouvait voir, sentir, toucher la mort. Aujourd’hui, on externalise des aspects tels que l’éducation des enfants, les soins aux malades et aux personnes âgées ou encore la mort, et on les transfère à la société.

Milan Peschel et Steffi Kühnert dans Pour lui

Milan Peschel et Steffi Kühnert dans Pour lui

Est-ce que Pour lui donne un exemple de mort digne ? D’ailleurs, pensez-vous qu’il est possible de mourir dignement ?

Milan Peschel : Dans le film, Frank Lange meurt entouré de sa famille. Il s’agit selon moi d’une mort digne. Je crois que c’est également possible dans la réalité. Tout dépend du rapport des intéressés avec la mort. A un moment, Petra Anwar – le médecin qui dispense les soins palliatifs et intervient aux côtés d’autres vrais médecins dans le film – explique clairement qu’il est important de faire comprendre à nos enfants qu’ils n’ont pas à craindre la mort.

La famille est peut-être le principal sujet de ce film…

Milan Peschel : Oui, effectivement. Tout comme il s’agit d’un film sur la vie en soi, sur l’importance, la puissance de l’existence. Lorsqu’on le visionne, on se sent plus fort. On a vu des choses difficiles mais on en sort aguerri. Ce film nous permet après coup d’apprécier les choses simples de la vie, comme la santé. L’espace d’un instant, tout le reste est secondaire, c’est merveilleux.

Andreas Dresen : Ce n’est pas sans raison que le chansonnier Gisbert zu Knyphausen chante à la fin du film Das Leben lebt, es ist ein wunderschöner Sommertag (« la vie palpite, c’est une merveilleuse journée d’été »). Au cours du tournage, nous avons tous traversé des crises que nous avons surmontées. Plus qu’un simple film, Pour lui est un voyage.

Quelles expériences avez-vous faites durant ce voyage ?

Milan Peschel : J’ai pu réfléchir à cette maladie et au destin qu’elle implique. Pouvoir vivre ça tout en rentrant tous les soirs chez soi en bonne santé, est une expérience formidable.

Pour lui a été récompensé aux festivals de Cannes et de Berlin. Cela dit, certaines personnes qui n’arrivent pas à regarder ce film en raison de l’évocation directe de la mort. Qu’en pensez-vous ?

Andreas Dresen : Les films sont faits pour être vus. Je trouverais donc dommage que le public ne regarde pas Pour lui, d’autant plus qu’à mon sens, on en sort transformé. Il est clair que le film nous entraîne dans un processus difficile, dans le sens où l’on doit affronter des choses que l’on préfère refouler dans le quotidien. Le spectateur qui y parvient apprend des choses importantes pour sa propre existence, c’est du moins ce que j’espère.

Quoi par exemple ?

Andreas Dresen : Le sentiment que nous ne sommes pas immortels. En fait, on a souvent l’impression d’avoir infiniment de temps devant soi. Et le fait de constater que ce n’est pas le cas nous fait peur.

Andreas Dresen

Andreas Dresen

Comme dans vos films précédents, 7ème Ciel et Grill Point, la plupart des scènes sont improvisées – pourquoi ?

Andreas Dresen : Nous pensions que cela donnerait un caractère plus vivant, et peut-être aussi plus réaliste, à l’histoire. En plus, cela a permis de mieux intégrer les acteurs amateurs, c’est-à-dire les vrais médecins et les personnes accompagnant les malades en fin de vie, qui ont acquis leur expérience dans la vraie vie. Ce serait insensé qu’en tant que réalisateur, j’explique à une femme comme Petra Anwar ce qu’elle doit ou ne doit pas faire, alors qu’elle accompagne chaque jour jusqu’à cinquante familles de mourants.

Milan Peschel, est-ce que les médecins vous ont également conseillé avant le tournage ?

Milan Peschel : Oui. En tant qu’acteur, il était très important pour moi de poser des questions. Par exemple, de quoi à l’air une personne qui cesse de vivre, ou encore à quoi ressemble le dernier souffle d’un point de vue phonique ?

Vous avez dû jouer des scènes parfois bouleversantes avec des enfants. Comment était-ce ?

Milan Peschel : C’était simple. Les enfants étaient tout à fait naturels, donc ça n’a pas posé de problèmes.

Andreas Dresen : Ils ont eux aussi improvisé et le résultat était bien meilleur que si on leur avait donné des textes écrits par des adultes.

Le ton du film, les cadrages, la longueur de certaines scènes… Tout cela fait penser à un documentaire. Y a-t-il des choses que vous ne vouliez pas montrer ?

Andreas Dresen : Pour beaucoup, le film est parfois à la limite du supportable. Il s’agissait à tout moment de trouver un juste équilibre : jusqu’où puis-je aller et jusqu’où dois-je aller ? Il me semblait par exemple inutile de montrer à l’écran une couche pleine d’excréments. Suggérer les choses suffit, selon moi. L’imagination du spectateur fait le reste.

Milan Peschel, y a-t-il quelque chose en particulier que vous n’auriez pas voulu ou pas pu interpréter ?

Milan Peschel : Lors de la préparation, il y a certaines choses que je n’aurais pas voulu faire. Il me semblait capital de m’entretenir avec des médecins et avec des personnes dont un proche est décédé d’une tumeur au cerveau. Mais je n’aurais pas voulu discuter avec un malade. J’aurais trouvé ça obscène. Lors du tournage, je n’ai pas rencontré de problème particulier. Cela dit, je n’aurais pas voulu courir tout le temps nu dans le séjour ! (rires)

Le tournage s’est-il avéré pesant pour vous deux ?

Andreas Dresen : Ce n’était bien sûr pas une promenade de santé, mais ce n’était pas non plus une épreuve. Au début, nous avons dû surmonter nos propres blocages. Mais plus nous avancions et mieux ça se passait. Plus l’histoire devenait pesante, plus on riait sur le plateau, ce qui nous a permis de nous libérer.

Milan Peschel : Quand j’ai pris conscience de ce dans quoi je m’étais suis engagé avec ce rôle, j’ai eu peur de ne pas pouvoir tenir le coup. Puis, comme Andreas, je me suis senti mieux au fur et à mesure du tournage.

Andreas Dresen, votre père est lui aussi décédé d’une tumeur au cerveau. Votre film comporte-t-il des éléments autobiographiques ?

Andreas Dresen : Non. Mon père nous a quittés en l’espace de deux semaines et je n’ai pas vécu tous les stades auxquels la famille du film est confrontée. Dans mon cas, c’était très brutal.

Vous avez vu votre film pour la première fois au Festival de Cannes, en même temps que le public. Qu’est-ce que ça vous a fait ?

Andreas Dresen : J’étais très ému. Il y avait plus de 1000 personnes dans la salle, et il y régnait un silence impressionnant. On entendait juste par moments quelques sanglots, ou bien quelques rires lors des scènes réellement drôles. C’est précisément ça la force du cinéma : partager collectivement la vie et les émotions d’un personnage. Soudain, on se rend compte que les spectateurs sont silencieux pour les mêmes raisons que nous. Le public devient en quelque sorte une famille. C’est un beau sentiment que de ne plus se sentir seul.

 

Propos recueillis par Jakob Biazza pour ARTE magazine.

 

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