Olivier Père

Lola de Jacques Demy

ARTE consacre sa soirée à Jacques Demy en partenariat avec la Cinémathèque française à l’occasion de l’exposition et de la rétrospective qu’elle consacre au cinéaste jusqu’au 4 août. A 20h50 on pourra voir ou revoir Lola (1961) magnifique premier long métrage de Jacques Demy et à 22h10 L’Univers de Jacques Demy, le documentaire émouvant que sa veuve Agnès Varda réalisa deux ans après sa mort.

Jamais un premier film n’a autant porté en lui toute l’œuvre d’un cinéaste. L’univers si personnel de Demy est déjà en place, et avec lui sa vision amoureuse et exaltée de la femme. Lola est un titre de film, c’est aussi le nom (d’artiste, première fausse piste) d’un personnage féminin qui reviendra tel un leitmotiv dans la filmographie de Demy : au détour d’un dialogue chanté (Les Parapluies de Cherbourg), dans un film entier (le génial Model Shop, chef-d’œuvre inconnu du cinéaste.) Mais dans Lola il y a aussi toutes les autres femmes, enfantines, rêveuses ou putes que Demy filmera. Anouk Aimée d’abord et enfin Catherine Deneuve (avec un détour par Jeanne Moreau, Françoise Dorléac et Dominique Sanda) incarneront cette femme, objet de fantasme cinématographique, hyper féminine au point de penser que les actrices sont invitées par Demy à jouer des femmes travesties en femmes.

Voici un extrait du livre « Jacques Demy » (éditions de La Martinière) que nous avons publié en 2010, coécrit avec Marie Colmant et avec la complicité bienveillante de la famille Varda-Demy.

« Il serait faux de dire que Lola, un des plus beaux premiers longs métrages français, offre les prémices d’une œuvre en gestation. Tout est déjà accompli, parfaitement agencé, et l’on a même le sentiment que Demy, qui rêve d’une comédie humaine balzacienne au cinéma, a déjà préparé ses films suivants. Lola oscille entre la perfection subtile de la construction de son récit, fait de plusieurs histoires entrecroisées, et l’apparente liberté de sa mise en scène. Avec une maîtrise impressionnante pour un cinéaste débutant, Demy installe son univers. Pourtant, Lola n’est pas le film dont Demy avait rêvé pour son entrée en scène. Il avait déjà en tête une comédie musicale et colorée. Faute de moyens suffisants, il transforme le tableau chatoyant en esquisse en noir et blanc, où se marient les images hyper contrastées du grand directeur de la photographie de la Nouvelle Vague Raoul Coutard, les longs plans et les travellings serpentins hérités de Max Ophuls auquel le film est dédié. Lola permet à Demy de réunir pour la première fois le décorateur Bernard Evein et le compositeur Michel Legrand (à la place de Quincy Jones initialement pressenti), qui deviendront ses plus fidèles collaborateurs. Demy réalise un film profondément personnel, intime et original dans sa conception, son sujet et sa mise en scène. Tout est là, pour la première fois. Les jeux du hasard et destin, avec des personnages qui se croisent, se retrouvent et s’abandonnent dans les rues de Nantes, les marins en permission, une héroïne sentimentale, moderne et sexy (la belle Anouk Aimée, Lola pour toujours), la mélancolie et les larmes de joie. Le temps, sans doute le grand thème du cinéma de Demy, est au cœur de Lola, avec l’obsession du retard, les rendez-vous pris ou manqués, et surtout la répétition, à plusieurs années d’intervalles, de la scène primitive du film : une jeune fille prénommée Cécile qui s’éveille à l’amour dans les bras d’un homme habillé en marin. Le grand amour se trouve ainsi conjugué sur le mode de la première fois, la plus forte, la plus inoubliable, à toutes les personnes du féminin (les trois femmes du film, Lola, Cécile et Mme Desnoyers). Demy ne fait pas encore chanter ses personnages, mais c’est déjà un grand parolier. Il invente un phrasé original, plus proche de Cocteau et de Bresson que des mots d’auteur de la Qualité Française. Rien de plus gracieux et émouvant que d’entendre la jeune Cécile, au bagout enfantin, déclarer soudain à Frankie le marin américain qui l’a emmené à la fête foraine le jour de ses quatorze ans : « J’ai comme une grande peine à vous quitter ». Enfin, Lola, pour Demy, est aussi l’expression d’une morale (d’homme, de cinéaste) à laquelle il demeurera fidèle. Une morale stoïcienne, qui prône l’élégance et le refus du désespoir. « Pleure qui peut, rit qui veut » prévient le carton au début du film. « Il faut toujours plaire, c’est un principe » dit Lola en plaisantant. Toujours plaire, sans rien transiger, et proposer un art poétique nouveau, c’est la réussite miraculeuse de ce coup d’éclat enchanteur. »

 

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