Olivier Père

Albert Serra au Centre Pompidou (2)

Mercredi au Centre Pompidou c’était l’inauguration de la programmation dédiée pendant trois mois à Albert Serra et dont on a déjà évoqué une partie du contenu. La soirée permit au jeune cinéaste catalan d’exprimer en public toute sa verve humoristique et provocatrice, inséparable de son intelligence, que ses amis et admirateurs savent apprécier en privé et sans modération. En voici une retranscription partielle :

« Après tous ces remerciements je voudrais à mon tour remercier et souligner l’importance de l’institut Ramón Llull qui m’a beaucoup soutenu ces derniers temps, particulièrement pour le film que j’ai tourné pendant dOCUMENTA et qui a été très difficile à financer.
Je remercie aussi la France car c’est le pays où je suis le plus connu et certainement le plus estimé. Je me rappelle que la première fois que je suis venu pour présenter mon premier long métrage à Paris, en 2006 au Latina (Honor de cavallería, ndr), j’ai dit qu’il y avait dans la salle plus de gens que tous les spectateurs espagnols réunis du film. J’avais dit aussi que les plus grands journaux espagnols espagnol et notamment le quotidien « El País » n’avaient jamais écrit une seule ligne sur moi. Sept ans plus tard c’est toujours le cas !

Sylvie Pras interrompt Albert Serra pour lui dire qu’un représentant d’ »El País est dans la salle, en compagnie d’Adolpho Arrieta.

Albert Serra sur le tournage de son film installation Les Trois Petits Cochons

Albert Serra sur le tournage de son film installation Les Trois Petits Cochons

« Alors ce sera la première fois, j’espère que le journaliste est bon, parce que son journal ne l’est pas vraiment. Ils n’ont jamais rien écrit, ni sur mes films au Festival de Cannes, ni à dOCUMENTA de Kassel qui sont pourtant des événements importants. Incroyable ! Alors je me sens un peu comme un exilé des années de la dictature de Franco, quand les artistes espagnols venaient se réfugier en France. Je me sens le continuateur de cette tradition, et cela me rassure que même en temps de démocratie la stupidité du gouvernement de l’Espagne demeure inchangée. Je ne peux pas m’empêcher, chaque fois que je présente un film en public, d’insulter l’Espagne. Mais je reste fier de la culture de l’Espagne, de son fanatisme que j’ai toujours aimé, et de son peuple aussi même s’il a perdu ces derniers temps un peu de son courage.

« Je ne savais pas quoi montrer ce soir pour l’inauguration de la rétrospective, je n’aime pas les séances trop longues, je préfère boire des coupes de champagne en assistant à un concert sympathique, mais je ne voulais pas non plus que cela soit trop superficiel. Je voulais être fidèle à ce fanatisme espagnol. Mes films sont connus pour être un peu durs et difficiles, surtout pour un public pas très à l’aise ou pas très cultivé. J’ai pensé à cette phrase de Warhol qui disait « j’aime toujours distraire les autres avec mes propres envies. » C’est pourquoi j’ai décidé ce soir de vous montrer deux fois la même chose. Vous allez d’abord voir un court métrage que j’ai réalisé récemment, un extrait du projet de la dOCUMENTA (Les Trois Petits Cochons, ndr). Je préparais ce portrait un peu abstrait de l’Allemagne à travers les figures de Goethe, Hitler et Fassbinder et nous avons appris avec tristesse, en mai dernier, la disparition de Günther Kaufmann (amant et acteur fétiche de Rainer Werner Fassbinder, ndr). J’ai toujours beaucoup aimé les films de Fassbinder, surtout pour leur sens du détail. Cuba Libre est un hommage en chansons à Günther Kaufmann, tourné dans un vieux bar à putes de Kassel avec une ambiance qui rappelle les films de Fassbinder. Le titre ne fait pas référence à Cuba mais au nom du cocktail que Fassbinder ne cesse de réclamer dans son film Prenez garde à la sainte putain. Je suis très honoré qu’Ingrid Caven soit parmi nous ce soir car je garde un souvenir ému d’un de ses concerts auquel j’avais assisté il y a quelques années et j’espère qu’elle appréciera mon film. Ensuite vous verrez la même chose mais en live, puisque vous êtes invités à assister à un concert comme dans le film avec le même chanteur, Xavi Gratacós, qui a un peu perdu sa voix parce qu’il n’a pas été raisonnable la nuit dernière et qu’il a fait la fête au lieu de se reposer. Mais comme dans mes films je pense que ce soir l’accidentel et l’amateurisme pourront donner naissance à des moments plus magiques que le professionnalisme officiel et ennuyeux. »

Günther Kaufmann (1946-2012)

Günther Kaufmann (1947-2012)

Cuba Libre est en effet un très beau court métrage inédit de 18 minutes que nous avons eu la chance de découvrir mercredi soir. Sur la petite scène d’un cabaret bar à la décoration bavaroise des années 70, tables en formica, éclairages rouges et boule à paillettes, Albert Serra en personne introduit dans un anglais aussi chantant que son français un récital en hommage à Günther Kaufmann. L’acteur métis inoubliable dans plusieurs films de Fassbinder, des Dieux de la peste à Querelle en passant par Whitty où il a le rôle principal était aussi chanteur. Sur scène c’est Xavi Gratacós, issu du même village catalan et nouvelle recrue de la troupe de Serra, qui interprète plusieurs chansons magnifiques, d’une grande intensité émotionnelle. Dans cet univers parallèle qui fait resurgir les fantômes et les mythologies du cinéma du XXème siècle, Serra serait Fassbinder et Xavi Gratacós Günther Kaufmann, pas des équivalences, des imitations ni des pastiches mais des incarnations fantasmatiques, à la fois drolatiques et admiratives. Dans le bar on dénombre seulement trois clients : deux hommes impassibles à une table, une personne non identifiée avec un maillot de corps et un foulard, et Lluís Serrat, inoubliable Sancho, avec des lunettes noires. Une autre figure familière, Lluís Carbó (qui fut Quichotte et un roi mage) entreprend une étrange danse affectueuse pour accompagner les chansons de Kaufmann / Gratacós, avec une gestuelle personnelle qu’il semble affiner d’apparition en apparition dans les films de Serra. C’est un film court mais superbe, qui passe comme un rêve fiévreux, gai (gay) et triste.

Le concert était formidable aussi, et les petits miracles de grâce et d’émotion annoncés par Serra ont bien eu lieu. Xavi Gratacós n’est pas un chanteur professionnel mais il compense le manque de technique par un charme et un style poétiques qui n’appartiennent qu’à lui. Il était accompagné par le groupe « Molforts », qui a composé de la musique des Trois Petits Cochons et du prochain film de Serra, Histoire de ma mort. C’était un récital autour des chansons de Günther Kaufmann, avec le détail remarquable que Xavi Gratacós chantait dans une langue imaginaire qu’il a inventé, sorte de « yaourt » catalan même si Gratacós est d’origine serbe.

Entre le film et le concert, nous avons assisté à une performance live de l’artiste catalan Jordi Valls, qui agit sous le nom de « Vagina Dentata Organ. » Un happening tonitruant à coup de verres brisés et surtout de tambours agressant les tympans comme des bombes anarchistes.

Albert Serra avait aussi imaginé une purification de l’écran de la salle du Centre Pompidou avec de l’eau (bénite ?) avant que commencent les projections de ses films et de ceux de sa carte blanche tout en signalant l’heureuse coïncidence de la programmation à quelques heures d’intervalle d’un film de Robert Downey Senior, extravagant cinéaste américain underground sur lequel il avait écrit son premier article quand il était critique. Difficile aussi d’oublier qu’il y a quelques semaines c’était Michael Cimino, dont Serra admire La Porte du paradis, qui parlait devant les spectateurs de cette même salle.

Demain soir à 20h nous présenterons et reverrons avec Albert Serra Cutter’s Way d’Ivan Passer, dans le cadre de sa carte blanche.

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