Olivier Père

Sous toi, la ville de Christoph Hochhaülser

Ce soir commence la deuxième édition du Festival du cinéma d’Arte qui jusqu’au 23 novembre proposera la diffusion à l’antenne de 14 longs métrages coproduits par la chaîne ces dernières années, tous représentatifs de sa politique éditoriale regardant le cinéma : un choix varié et original de films d’auteurs internationaux. J’en parlerai sur ce blog car bon nombre de ces films sont chers à mon cœur.

Les deux premiers titres du festival sont Mademoiselle Chambon de Stéphane Brizé (dont le nouveau film Quelques Jours de printemps, également soutenu par Arte, est encore à l’affiche) à 20h45 et Sous toi, la ville (Unter dir die Stadt, 2010) de Christoph Hochhaülser à 22h25.

C’est le troisième long métrage d’Hochhaülser après Le Bois lacté (Milchwald, 2003) et L’Imposteur (Falsher Bekenner, 2005). Le Bois lacté fut mon premier contact avec la nouvelle école berlinoise, cette génération passionnante de cinéastes allemands dont les films sont apparu au début des années 2000 : j’avais beaucoup aimé cette transposition du conte de Grimm « Hansel et Gretel », l’histoire de deux enfants qui s’égarent dans une forêt en Pologne lors d’un voyage en voiture avec leur belle-mère, terrifiée à l’idée d’annoncer la nouvelle à son mari de peur de perdre son amour. La mise en scène du jeune cinéaste parvenait à instaurer un étonnant climat d’angoisse psychologique. Dans L’Imposteur un jeune homme s’accusait de crimes qu’il n’avait pas commis et laissait ses fantasmes homosexuels envahir son imagination. Dans les deux films, fictions du dérèglement traversées par le thème de la culpabilité, des incidents et comportements étranges viennent bouleverser la banalité et l’ennui d’une vie petite-bourgeoise pavillonnaire ou la froideur des relations humaines dans le monde du travail.

Sous toi, la ville

Sous toi, la ville

On retrouve tout cela, et un peu plus, dans Sous toi, la ville. Dans l’univers impitoyable de la haute finance, un banquier ivre de pouvoir et de contrôle rencontre par hasard une jeune femme lors d’une exposition d’art contemporain et est violemment attiré par elle. Elle est mariée à un homme qui travaille pour lui, elle devient sa maîtresse, le banquier va s’employer à se débarrasser de son rival d’une manière particulièrement abjecte. Film sur la perversion du pouvoir et de l’argent, thriller sur la passion amoureuse, étude clinique sur la glaciation des sentiments, portrait d’un maniaque (le banquier paye pour observer un drogué s’injecter ses doses), Sous toi, la ville se révèle d’une grande richesse. Le film témoigne d’une maîtrise et d’une ambition impressionnantes et confirme le talent exceptionnel de Christoph Hochhaüsler, cinéaste qui n’a pas fini d’explorer la complexité et les potentialités de la narration et de la mise en scène, sous forte influence d’Antonioni mais aussi d’Hitchcock.

De la même façon que Le Bois lactée s’inspirait de Grimm, Hochhaüsler pour parler de pouvoir, de passion sexuelle et d’argent pense logiquement à l’histoire de David et Bethsabée. Sans compter le film biblique d’Henry King, un autre cinéaste avait eu la même idée avant lui. Lorsque Christoph Hochhäusler préparait Sous toi, la ville je lui avais conseillé de voir La Rivière d’argent (Silver River, 1948) de Raoul Walsh qu’il ne connaissait pas, malgré sa cinéphilie et son goût pour le cinéma américain classique, en lui précisant que c’était le meilleur film jamais fait sur le capitalisme et dont une partie de l’histoire s’inspirait elle aussi de cet épisode biblique. Il ne l’a pas regretté, je crois. Son film fut présenté au Festival de Cannes dans la section Un Certain Regard en 2010. Peu de journalistes mentionnèrent La Bible, et encore moins la lointaine parenté avec un chef-d’œuvre hollywoodien.

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