Que faire de l’encombrant Don Juan en cette ère post-#MeToo ? Pour les élèves de l’enseignante Marie Joliot, il est clair que c’est un “charo”, abréviation de “charognard”, soit un être peu reluisant qui drague compulsivement les femmes et ne respecte pas leur consentement. Mais aussi vil que soit le bonhomme, il n’a pas volé son statut de mythe. Le voyage à la fois vivant et érudit que propose le documentariste Mosco Levi Boucault, chaperonné par trois coréalisatrices, souligne à quel point ce collectionneur de femmes à la psyché tortueuse attire les artistes et suscite les réinterprétations. “D’avoir à comprendre des monstres, je trouve cela passionnant”, estime le comédien Xavier Gallais, qui s’avoue parfois “happé” par ce personnage charismatique mais n’aime pas “vivre avec lui”. Amoureux fou de la liberté, ce héros qui sait puissamment dire non, refuse toute contrainte et exige de jouir sans entraves, fascine metteurs et metteuses en scène. Il demeure indissociable de la religion chrétienne à laquelle il s’oppose farouchement. Molière l’avait d’ailleurs conçu en 1665 comme une réponse aux bigots qui avaient obtenu la censure de Tartuffe, sa précédente pièce.
Don Juan au poste !
Le professeur de littérature Patrick Dandrey voit d’ailleurs dans ce héros pragmatique qui croit que “deux et deux sont quatre” la “pliure de civilisation” qu’a constitué le XVIIe siècle, ce moment où les sciences exactes se substituent aux croyances. Mais Don Juan est aussi un prédateur qui chosifie les femmes et dont on a longtemps minimisé les viols. Une nouvelle génération d’actrices, de chanteuses et de metteuses en scène s’attache à dévoiler cette face sombre, telle Mariame Clément, qui, dans sa relecture de l’opéra de Mozart Don Giovanni, a choisi de prendre au mot le personnage de Donna Anna, qui ne cesse de dénoncer l’agression qu’elle a subie et qu’on a longtemps présentée comme une femme amoureuse désirant en secret être violentée. Croisant les regards de Robert Carsen, Louis Langrée, Chiara Muti, Macha Makeïeff, Michelle Perrot, Peter Sellars ou David Stern, conviant chercheurs, artistes et même un dominicain musicologue à donner de passionnants éclairages, ce documentaire ponctué de répétitions et d’extraits de représentations est aussi une ode à la vitalité du spectacle vivant, et à sa faculté à réinventer les mythes.