Postes clés de l’UE : un véritable Tetris !

7 min
Disponible du 01/06/2019 au 03/06/2030
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La question est sur toutes les lèvres : qui sera le/la futur(e) président(e) de la Commission ? Mais ce n’est pas tout ! Il y aura aussi un nouveau Président du Parlement, Président du Conseil, chef de la diplomatie et Président de la Banque centrale européenne. Et pour que la liste convienne à tout le monde, c’est un véritable Tetris !

"L’Europe c’est compliqué, on n'y comprend rien"… Bon déjà si vous nous suivez régulièrement vous ne pouvez plus dire ça… Mais là on va s’attaquer à un gros morceau.

Parce qu’après les élections européennes, il est venu le temps de la nomination du Président de la Commission. C’est un peu comme après des élections législatives on attend de savoir qui sera Premier ministre.

Alors on se retrousse les manches et on va vous expliquer tout ça façon Tetris.

Attendez, il n’y a pas que le poste de Jean-Claude Juncker qui est en jeu. Non, non, non ! Il faut aussi remplacer Antonio Tajani Président du Parlement, Donald Tusk, Président du Conseil, Federica Mogherini, Haute représentante pour les Affaires étrangères et la politique de sécurité, Mario Draghi, Président de la Banque centrale européenne. En fait, ce sont toutes les institutions de l’Union européenne qui vont changer de visage d’ici la fin de l’année.

Allez, on met toutes les pièces dans le même sac et c’est là que le Tetris commence.


Les règles du jeu

Pour ce qui est de la nomination du Président de la Commission les règles sont plutôt claires et elles suivent trois étapes :

1)  Le Président du Conseil échange avec les chefs des partis qui siègent au Parlement européen. Comme les parlementaires devront valider ensuite, il s’agit de s’assurer de leur bienveillance. En sachant que les groupes ont tous réitéré leur soutien au système de Spitzenkandidat (On y reviendra)

2)  Le Conseil européen se réunit pour négocier sur le nom du futur Président de la Commission. Pour qu’un candidat ou une candidate l’emporte il faut ce qu’on appelle la majorité qualifiée. Qui est une majorité version… compliquée.

3)  Enfin le nom de ce candidat ou de cette candidate doit être validé au Parlement européen avec une majorité absolue de 376 voix.

Mais vous allez me dire, "ça ne devrait pas être si compliqué de trouver un nom puisqu’on les a déjà vu débattre les candidats à la Présidence de la commission" ! Alors je dis bravo vous avez tout compris.

En effet il y avait ce qu’on appelle – en allemand dans le texte –  les Spitzenkandidaten, littéralement les têtes de listes. Chaque parti avait le sien pour ces élections. Et ils disaient tous "Moi Président de la Commission je ferais ceci", "Moi Président de la Commission je ferais cela". Ils y croyaient dur comme fer !

Ce système a été créé en 2014 pour mettre un peu de transparence et de démocratie dans la désignation du Président de la Commission, pour que ce soit lié aux résultats des élections.

Et c’est ce qui s’est passé en 2014 pour Jean-Claude Juncker. Il était le Spitzenkandidat du PPE. Le PPE a gagné aux élections. Il est devenu Président de la Commission. Fin de l’histoire. 

Ah si tout pouvait être si simple…


Ça se complique…

D’abord parce que si les conservateurs restent la principale force du Parlement, leur majorité n’est plus si écrasante. Et les autres groupes politiques du Parlement ne soutiennent pas forcément le conservateur Manfred Weber.

Puisqu’on le rappelle, il faut 376 voix au Parlement européen pour adouber le Président de la Commission. Et le PPE et les S&D n’ont plus à eux seuls la majorité absolue. Il faudra composer avec les Libéraux et les Verts.

Vesthager et Timmermans sont donc toujours dans la course !

Mais le système même du Spitzenkandidat est remis en cause par les Etats membres. Qui aimaient bien le temps jadis où ils pouvaient choisir qui ils voulaient ! Même si ce système a été validé par l’usage en 2014, il n’est pas si contraignant. Le Traité de Lisbonne dit juste "Le Conseil européen doit tenir compte des élections européennes". Plus vague, tu meurs !

Et puis il existe des règles tacites ! Sinon ce serait trop simple !

On l’a dit tout à l’heure mais dans le paquet des nominations, il y a d’autres postes. Le Président du Parlement, le Président du Conseil, le Président de la BCE et le chef de la diplomatie.

Précisons que pour le Président du Parlement et le chef de la diplomatie, le Parlement aura son mot à dire. Quand même ! Pour les deux autres, ça se fait à la discrétion des Etats membres – dans tous les sens du terme.

Bref pour l’ensemble de ces postes stratégiques, il faut un équilibre entre les couleurs politiques (ne pas mettre des conservateurs partout), entre les pays d’origine (ne pas mettre des Allemands partout, mais respecter les petits et les grands pays, les pays de l’Est, du Sud, les pays fondateurs…).

Et petite nouveauté : il ne faut pas mettre des hommes partout, il faut la parité : 2 femmes au moins sur les 4 postes clés.

Allez, faisons un peu de politique fiction ! 

Imaginons que Manfred Weber soit Président de la Commission et Franz Timmermans Président du Parlement européen alors Angela Merkel ne pourra pas être Présidente du Conseil (car même si c’est une femme elle est allemande et du PPE !).

Autre hypothèse : si Margrethe Vestager (qui est une femme, libérale et danoise) est Présidente de la Commission alors Angela Merkel pourrait revenir dans le jeu.

Vous voyez l’idée ?


Les stratégies

Et maintenant on veut des noms ! Comment chacun avance ses pions ?

Emmanuel Macron a redit qu’il ne se sentait pas lié par le système de Spitzenkandidaten qu’il décrit comme un système de partis. Il veut respecter le rôle de chaque institution (comprenez redonner du pouvoir au Conseil) et dépasser les clivages pour une grande coalition pro-européenne (comprenez rejouer la carte En Marche au niveau européen).

Concrètement, il ne veut pas du tout de Manfred Weber. Il a un faible pour la candidate de son camp, Margrethe Vestager. Et il verrait bien aussi un compatriote, comme Michel Barnier, succéder à Jean-Claude Juncker.

De con côté Angela Merkel, soutient Manfred Weber, depuis le début. Qui a l’avantage d’être allemand, de son bord politique et issu du système des Spitzenkandidat. Faut dire qu’elle le soutient de plus en plus mollement… Mais les conservateurs allemands pourraient décrocher d’autres postes clés.

Tout n’est pas perdu pour les Spitzenkandidaten.

Manfred Weber pourrait récupérer la présidence du Parlement européen. Egalement convoitée par le chef du groupe des libéraux, Guy Verhofstadt.

Franz Timmermans pourrait faire l’affaire pour le poste de haut représentant de la politique étrangère. Le chef de la diplomatie espagnole, le socialiste Josep Borrell serait aussi dans les rangs.

Pour la présidence du Conseil, le nom d’Angela Merkel est souvent avancé, même si elle n’est pas officiellement candidate. Mark Rutte le Premier Ministre libéral des Pays Bas serait bien placé.

Et enfin pour la présidence de la BCE on parle de l’Allemand Jens Weidmann, actuel président de la Bundesbank.

En tous cas une chose est sûre le monopole PPE / S&D dans la répartition des postes clés c’est FI-NI ! Il faudra compter avec les libéraux et les Verts.

Et même si les écolos sont absents de ces "short list" pour le moment, la Spitzenkandidat Ska Keller met les voix des députés verts dans la balance pour que les candidats prennent en compte le dérèglement climatique, la justice sociale et les libertés publiques.

Bon on le sait, tout ça ce ne sont que rumeurs et bruits de couloir, car les tractations ne se font pas en public - c’est ça qui est triste ! 

Finalement c’est Donal Tusk, le président du Conseil, qui a la lourde tâche de travailler avec les groupes parlementaires pour que tout cet inextricable Tetris soit validé… Et dans les temps en plus !

Parce qu’en 2014 il avait fallu trois conseils pour aboutir à la fin de l’été au nom de Jean-Claude Juncker. Là le calendrier a déjà été fixé.

Lors du sommet des 20 et 21 juin, le Conseil devra acter les 4 noms pour 4 postes (la présidence de la BCE c’est à part).

En juillet, le Parlement votera pour son président, et pour le président de la Commission. 


  • Journaliste :
    • Anne-Lyse Thomine
    • Anja Maiwald
  • Pays :
    • France
  • Année :
    • 2019