Olivier Père

Out of the Blue de Dennis Hopper

On parle d’un film quasiment invisible en salle ou à la télévision depuis sa distribution éphémère en 1980, en France sous le titre étrange de Garçonne. Depuis, aucune réhabilitation, aucun signal d’une communauté cinéphile ou critique. C’est dans une relative indifférence que Potemkine avait enfin édité le film en DVD, il y a quelques années. Bonne nouvelle, il ressort sur grand écran mercredi 10 novembre, accompagné d’une nouvelle édition physique, en combo Blu-ray et DVD cette fois, toujours grâce à Potemkine Films.

C’est comme si ce film n’avait jamais existé, ou possédait une existence amoindrie. Peu de gens l’ont vu, encore moins en parlent, rares sont les photographies ou les informations qui circulent. Pourtant Out of the Blue fut présenté en compétition au Festival de Cannes en 1980, où il fut bien reçu. Mais le distributeur américain ruina la sortie du film qui sombra dans les oubliettes de l’histoire. Malgré cette indifférence, il existe un petit cercle d’admirateurs de Out of the Blue. Cette admiration excède les sentiments contrastés qu’on peut éprouver pour son auteur Dennis Hopper. Easy Rider, succès mondial et titre emblématique du Nouvel hollywood est difficile à supporter aujourd’hui en raison de ses tics de mise en scène. The Last Movie est un film qui doit davantage son statut mythique à son invisibilité et à son tournage démentiel qu’à ses réelles qualités cinématographiques. Quant à la fin de la carrière de cinéaste de Hopper, elle oscille entre l’anonymat et la volonté un peu forcée de rentrer dans le rang du cinéma d’auteur indépendant. Comme acteur, Hopper aura beaucoup cabotiné et hanté le tout-venant du cinéma commercial, d’un Hollywood décadent jusqu’aux limbes du direct-to-DVD, malgré ses apparitions inoubliables dans une poignée de chefs-d’œuvre : Apocalypse Now, L’Ami américain, Blue Velvet.

Out of the Blue a été réalisé pendant la traversée du désert de Dennis Hopper, lorsque ce dernier, grillé à Hollywood en raison de sa mégalomanie et ses crises de folie provoquées par la drogue et l’alcool, s’était réfugié en Europe où il zonait entre Paris et Berlin.

Parti tourner à Vancouver au Canada dans une petite production indépendante, Dennis Hopper hérite bientôt de la mise en scène du film, en raison de l’incompétence de son réalisateur, néophyte derrière la caméra. Hopper reprend le tournage à zéro, et change le point de vue du récit, ainsi que le titre, qui devient Out of the Blue, d’après la chanson de Neil Young qui scande le film. Au départ, il y avait l’histoire d’une délinquante juvénile sauvée par un psychiatre, joué par Raymond Burr. Dans le résultat final, Hopper n’a conservé que deux courtes scènes avec Burr, à côté de la plaque et du film – il avait été embauché, et maintenu après le départ du réalisateur d’origine, en raison de sa nationalité canadienne, pour satisfaire des obligations de production. Hopper est fasciné par la jeune actrice qui interprète Cebe, garçon manquée dont l’idole est Elvis Presley, qui joue de la batterie et rêve d’intégrer la petite scène punk de sa ville. Il fait d’elle le cœur du film, et la dirige avec beaucoup d’attention. Dotée d’une forte personnalité et d’un physique atypique, Linda Manz avait été révélée par Terrence Malick dans Les Moissons du ciel en 78 et tenait un petit rôle dans Les Seigneurs de Philip Kaufman l’année suivante. Out of the Blue est le film de sa vie. Elle est géniale en gamine androgyne au bagout intarissable et au comportement erratique, dont le film dévoile progressivement le mal-être. Cebe est coincée entre un environnement familial désastreux et chaotique et des souvenirs traumatisants liés à son père, individu instable et autodestructeur, responsable d’un accident de la route qui provoqua la mort de dizaines d’enfants dans un bus scolaire. De chronique cabossée, le film bascule peu à peu dans le cauchemar éveillé, avec en conclusion le surgissement abrupt de la drogue, la folie, l’inceste le meurtre, jusqu’à la séquence finale apocalyptique. No future. Sans appartenir au mouvement punk, Hopper en signe la plus parfaite émanation cinématographique.

 

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2 commentaires

  1. JICOP dit :

    Sans etre un admirateur du film , il faut reconnaitre que c’est une œuvre étonnante et intrigante située dans une Amérique qu’on voit peu au cinéma .
    Du moins qu’on voyait peu à l’époque ; comme si Hopper avait crée le style Sundance qui fait florès aujourd’hui .
    La jeune Linda Manz est vraiment étonnante dans ce role de paumée . Elle porte littéralement le film sur ses épaules face à Hopper sans doute encore marqué par le tournage d’  » Apocalypse now  » .
    Une œuvre difficile , peu sympathique mais paradoxalement attachante .

  2. Comet dit :

    Film génial de Dennis Hopper à se procurer dans cette belle édition.
    Dans un registre totalement différent mais toujours chez Potemline il y un film de commande de Romero complètement étonnant ‘Amusement park « . C’est un pur chef d’œuvre.

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