Olivier Père

Société anonyme anti-crime de Stefano Vanzina

Société anonyme anti-crime (La polizia ringrazia,1972) est l’un des titres séminaux du néo-polar à l’italienne (connu sous l’appellation de « poliziesco »), tel qu’il va s’épanouir dans les années 70. Ces films d’action au style réaliste succèdent au péplum, au western ou au « giallo » dans le cœur du public populaire. Cette nouvelle tendance ne se contente pas de décalquer les recettes des grands succès du thriller hollywoodien, comme French Connection, L’Inspecteur Harry ou Un justicier dans la ville. C’est un genre endogène qui traduit en spectacle cinématographique le climat d’insécurité et la profonde inquiétude morale qui traversent l’Italie durant cette période, marquée par une vague sans précédent de violence criminelle et de terrorisme politique dans les grandes métropoles du pays. Ce sont « les années de plomb », où nait la théorie de la stratégie de la tension – les attentats meurtriers auraient pour principal objectif de décrédibiliser le régime en place et légitimer l’instauration par la force d’un pouvoir autoritaire. Le film a pour héros un inspecteur romain, réputé pour son caractère colérique et inflexible, et sa totale probité dans une société en pleine déliquescence morale. Il est exaspéré par le laxisme des juges et la corruption des avocats, tout en s’obstinant à faire consciencieusement son métier car le rôle de la police n’est pas de rendre la justice mais de protéger les citoyens et arrêter ceux qui enfreignent la loi. La caractérisation de ce personnage est très éloignée de celle des flics têtes brûlées et durs-à-cuire interprétés par Gene Hackman (French Connection) ou Clint Eastwood (L’Inspecteur Harry) qui évoluent en permanence sur la corde raide, réfractaire à l’autorité et capables de basculer dans l’illégalité. Bertone (Enrico Maria Salerno) est au contraire un fonctionnaire responsable et méthodique. Son enquête sur une série de meurtres l’amène à découvrir l’existence d’une organisation secrète adepte de la justice expéditive, qui déclenche une croisade punitive en exécutant des gangsters mais aussi des syndicalistes ayant bénéficié de la clémence des tribunaux. On aura reconnu un argument proche du scénario (auquel participèrent Michael Cimino et John Milius) de Magnum Force, deuxième opus des aventures de l’inspecteur Harry. Le film de Stefano Vanzina échappe cependant au soupçon de plagiat puisqu’il a été tourné un an avant celui de Ted Post. Société anonyme anti-crime illustre la crainte d’un coup d’état néofasciste capable de menacer la démocratie italienne. Le groupuscule armé qui fait le ménage parmi les malfrats et les gauchistes se présente en effet comme l’avant-garde d’un complot plus large visant à renverser le gouvernement. Quelques années après la sortie du film, la loge pseudo-maçonnique P2 sera impliquée dans plusieurs affaires criminelles, y compris des assassinats, et constituera un véritable état dans l’état, en établissant des réseaux secrets entre le Vatican, la CIA et la mafia, ainsi que la prise de contrôle de certains médias. Le film de Vanzina ne se contente pas d’être un excellent polar. Il expose une situation qui s’avère plutôt crédible dans le contexte italien de l’époque, qui n’avait rien à envier à l’ambiance paranoïaque d’une Amérique en pleine remise en question de ses institutions. Le constat terriblement pessimiste laisse entrevoir une situation inextricable, où le meurtre est le meilleur moyen d’étouffer la vérité, où nul n’est à l’abri de puissances destructrices et tentaculaires. Prolifique scénariste et réalisateur de comédies, sous le pseudonyme de Steno, Stefano Vanzina fait un pas de côté avec ce film, le seul qu’il ait signé de son vrai nom, et qui compte parmi ses plus belles réussites. Société anonyme anti-crime réunit toutes les qualités des « poliziesco » : rythme effréné, sens du pittoresque, inscription quasi documentaire dans un paysage urbain, variété des seconds rôles, interprétés ici par des comédiens remarquables (Mariangela Melato, Mario Adorf, Cyril Cusack, Franco Fabrizi), musique (de Stelvio Cipriani) entêtante. Le film offre à Enrico Maria Salerno le rôle le plus important de sa carrière.

 

Société anonyme anti-crime est disponible en DVD, édité par Artus dans sa collection « polar ».

 

 

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Un commentaire

  1. Comet dit :

    Oui, ce film est vraiment très bon. Ces séries B ont un côté survitaminé qui les font aller à l’essentiel. Et il n’y a pas de sous-entendus. Tout est montré, dit…en même temps, même le commissaire « de gauche » tient des propos qui ne passeraient plus aujourd’hui où tout est aseptisé. Dans les sorties d Artus il y a aussi Operation K qui est complètement lunaire et dingue. Big racket est aussi très mordant. Et on découvre, toujours chez Artus, d’autres titres italiens comme La dernière maison sur la plage, qui est bien plus qu’une pâle copie de La dernière maison sur la gauche. Après, on ouvre une boîte de Pandore avec tous ces films noirs italiens extrêmes des années 70 : La rançon de la peur, Avoir 20 ans…Dommage que ce cinéma soit resté longtemps confidentiel car trop politiquement incorrect (comme le disait l historien du cinéma Jean-Baptiste Thoret).

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