Olivier Père

Blue Collar de Paul Schrader

On peut enfin revoir Blue Collar (1978) dans un combo DVD/blu-ray, grâce à l’éditeur Elephant.

Le succès de Taxi Driver (1976) dont il a écrit le scénario permet à Paul Schrader de réaliser son véritable projet, devenir cinéaste. Il en a décidé ainsi lorsqu’il a vu Pickpocket de Robert Bresson pour la première fois.

Le premier film de Schrader, Blue Collar, est aussi l’un de ses meilleurs, malgré son inexpérience et ses difficultés à gérer les conflits d’ego entre ses trois acteurs principaux (Yaphet Kotto, Harvey Keitel et Richard Pryor) sur un tournage infernal. Blue Collar est un film sans fioriture, dépourvu des ambitions esthétiques des films suivants de Schrader, et pourtant très bien mis en scène. Il apparait comme une œuvre assez célibataire dans la carrière du cinéaste et pourtant on y retrouve le thème sous-terrain de l’autodestruction, central dans son oeuvre. Le film bifurque vers le thriller social avec cette histoire de casse et de documents brûlants, déclenchant une machine infernale qui renvoie aux fictions paranoïaques typiques du cinéma américain de l’époque, mais de manière biaisée. En effet, ce sont les trois ouvriers qui sont finalement responsables de leur chute, en s’attaquant au syndicat supposé les défendre.

Trois amis, Zeke, Jerry et Smokey sont ouvriers dans une usine de construction de voitures à Detroit, Michigan, capitale industrielle de la fabrication automobile aux États-Unis, déjà dans une période de déclin économique avant sa demande de mise en faillite en 2013. On retrouve d’ailleurs des locations de Blue Collar dans Only Lovers Left Alive, le film de Jim Jarmusch montrant Detroit transformé en ville fantôme.

 

Deux de ces amis sont noirs. Dès les années 50 le travail dans les usines attira une forte population afro-américaine pauvre venus du Sud du pays et Detroit deviendra – elle l’est toujours – la première ville noire des États-Unis.

Le travail à la chaîne est épuisant et mal payé, les ouvriers sont harcelés par des contremaîtres à la solde du patron, et victimes de ségrégation raciale. Acculés par des dettes et décidés à protester contre l’immobilisme et à la corruption du syndicat, les trois amis décident de voler la caisse de la permanence du syndicat de l’usine. Mais à la place d’un magot ils y découvrent des carnets compromettants qui prouvent les liens entre la mafia et le syndicat, qui blanchit l’argent de l’organisation criminelle. A partir de ce moment, la vie des trois hommes est en danger, mais aussi leur amitié puisque le patron du syndicat va réussir à soudoyer Zeke, le plus idéaliste et le plus virulent des trois, mais aussi celui qui a le plus besoin d’argent pour subvenir aux besoins de sa famille.

Blue Collar débute comme une chronique prolétarienne dessinant avec beaucoup de réalisme – on ressent le travail de documentation de Schrader et son souci d’inscrire son film dans un contexte bien décrit – la vie quotidienne, les problèmes et les aspirations d’ouvriers ordinaires, rarement dépeints dans le cinéma américain. Schrader filme les gestes du travail, la dureté, la monotonie et la fatigue de l’usine, mais aussi la vie privée et familiale de ses personnages, leurs discussions et leurs réflexions, se refusant à la moindre condescendance envers des types particulièrement lucides sur leur condition et dotés d’une conscience politique, qui débâtent sur la question de l’individualisme contre le militantisme, et de l’utilité et du rôle réels du syndicat. On partage aussi leurs moments de détente avec notamment une scène d’orgie.

Le pouvoir mène à la corruption qui mène au meurtre et à la trahison, les institutions censées protéger les citoyens américains dissimulent des organisations criminelles. Les habituels héros policiers ou journalistes sont ici remplacés par des prolétaires, simples ouvriers d’usine qu’il n’est pas difficile de réduire au silence, la vie d’un « col bleu », noir de surcroît ne valant pas cher à Detroit. Blue Collar montre que si les puissants syndicats défendent les intérêts de leurs membres, ils entretiennent surtout un équilibre pervers de haine et de frustration, de conflits entre employeurs et employés, et entre employés eux-mêmes (les vieux contre les jeunes, les blancs contre les noirs) afin de maintenir et de consolider leur mainmise sur l’usine et la ville. 

Le caractère extrêmement polémique du film empêchera Schrader de tourner dans une vraie usine. Un carton indique que la situation décrite dans Blue Collar ne correspond pas à la réalité de tous les syndicats américains, ce qu’on veut bien espérer !

Blue Collar est un grand film qui compte parmi les titres essentiels du cinéma américain des années 70. Paul Schrader occupe une place importante dans cette décennie fantastique, comme scénariste mais aussi comme cinéaste, encore trop sous-estimé.

 

 

Catégories : Actualités

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